Festival Fundamental

L’instant – intensément

d'Lëtzebuerger Land du 15.07.2011

Pas de maquillage. Pas de costumes. Pas de décor. Ou si peu : quelques câbles d’acier avec leurs mousquetons pendouillent du plafond, juste un petit clin d’œil au thème de la marionnette que l’on retrouvera tout au long d’une heure de spectacle. Devant, Steve Karier en noir, derrière un pupitre sur lequel il a aligné ses feuilles de texte. À sa gauche, Bo Widget au violoncelle ; encore plus à gauche, Karen Köhler, presque invisible, agenouillée derrière un laptop ; à sa droite : Joe Bauer à la batterie et derrière lui, Martin Engler, MC de la soirée, metteur en scène, capteur de sons et un des auteurs du texte, ou plutôt des bribes de textes écrits à quatre mains, avec Nico Helminger.

Concentration. Jean-Claude Maje-rus, « monsieur théâtre » de la radio publique 100,7, lit son lancement de la soirée et souhaite bonne écoute aux auditeurs... C’est à ce moment-là seulement que le public, trop peu nombreux, dans les rangées de l’arrière-scène du Grand Théâtre, se rend compte qu’il assiste à un moment unique, éphémère, avec cette création live de Grenzfre-quenz – Ein Flaneursdelikt, qui est en même temps une pièce de théâtre, un concert, une projection d’images et de vidéos et une pièce radiophonique, Hörspiel, où elle est une réduction en une dimension de la pièce et en même temps autre chose. Selon l’endroit d’où on écoutait ou regardait la pièce, elle pouvait être tout à fait différente.

Grenzfrequenz était une sorte de millefeuille – ou plutôt : une auberge espagnole, où chacun des protagonistes apportait quelques éléments, et qui, en quelques répétitions seulement, devenait un spectacle. Conçu en clôture du festival Fundamental du monodrame (voir d’Land 27/11) par deux de ses initiateurs, Steve Karier et Martin Engler, le spectacle part de textes écrits par Nico Helminger et Martin Engler et de nombreux éléments visuels et sonores collectés sur place durant le festival, avec l’idée de concevoir un moment unique, incomparable, une sorte de condensé du festival et de dix jours intenses au Luxembourg.

Tension. Des voix chuchotent. Des voix de femmes. Du Kleist. Steve Karier se lance. « Abstammung. Ab­stammungsgutachten. Abstammungs­nachweis... » Une histoire d’identités, de quête d’identité, de filiation. Derrière, sur un écran gigantesque, Karen Köhler projette des dizaines, des centaines de photos, quelques éléments, parfois des détails, qu’elle a photographiés en mode Hipstamatic avec son téléphone portable et qu’elle démultiplie jusqu’à les rendre méconnaissables, abstraits. Steve Karier accélère, s’emporte, les musiciens reprennent, de magnifiques musiciens en improvisation libre, le moment est magique, unique – exactement selon leur ambition.

C’est l’histoire d’un garçon, six, sept ans, qui est électrocuté durant un orage – Bo Wiget et Joe Bauer se lâchent à reconstituer une belle tempête –, et que cette near-death-experience changera à jamais. « Wirderwieder ? Weißmannicht ». C’est l’histoire d’un flâneur, de ses pérégrinations, de ses observations. Entre les deux, des considérations des auteurs, des acteurs, de l’artiste et des musiciens sur le Luxembourg – « Wir sind Andy. Wir sind Maus Kätti. Wir sind Autowahn » –, un peu de Hämmelsmarsch et de Feierwon, Steve Karier qui entame le Renert, Karen Köhler qui montre des portraits de gens rencontrés lors du festival ou des absurdités qu’elle a vues dans la jungle humaine. Steve Karier qui crie, qui transpire, qui s’extasie. C’est l’histoire des hommes devenus marionnettes dans un quotidien ahurissant.

Martin Engler et Steve Karier sont des habitués de la pièce radiophonique à la radio allemande et ont, au fil des ans, acquis de l’expérience dans la recherche du son et du ton qu’il faut pour faire passer une émotion par le seul texte, sans les fioritures du théâtre, parfois trop dans la recherche de la séduction facile. Les grands textes classiques de la littérature luxembourgeoise ne sont jamais aussi facilement compréhensibles, aussi naturels que dans les lectures qu’en fait Steve Karier pour le Centre national de littérature. Samedi dernier, on a pu se rendre compte à quel point ce pan de la création radiophonique est riche et inventif, fait briller les mots et les sons, ouvrant sur l’imaginaire de l’auditeur vers une pensée rhizomique plutôt que vers un regard unidirectionnel – et à quel point cela manque dans le paysage audiovisuel autochtone. Malheureusement, la pièce n’est pas accessible dans les archives audio de la radio. Mais le festival Fundamental 2012 pourrait donner lieu à une suite de l’expérience.

josée hansen
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