Triple play

Abonnements au rabais

d'Lëtzebuerger Land vom 14.02.2008

La bataille entre l’EPT et l’opérateur privé Tele2/Tango continue de faire rage sur le marché des offres groupées dites triple play (de type Integral, du nom de la plus connue) comportant des services de téléphonie fixe, de mobile, d’Internet à haut débit, et bientôt de contenus multimédia. L’enjeu de la bataille étant « l’émergence ou le développement d’une concurrence durable et efficace » à l’opérateur public, avec un environnement compatible avec ses objectifs, ce qui est actuellement loin d’être le cas. Integral de l’EPT truste pratiquement le marché du triple play. Résultat d’une campagne de marketing plutôt agressive ou rançon d’un blocage que l’entreprise est soupçonnée de faire sur le marché pour empêcher techniquement ses concurrents de proposer des offres aussi avantageuses que les siennes ?  

Depuis son lancement commercial en 2005, l’offre groupée de l’opérateur historique a en tout cas séduit des milliers de clients qui se sont détournés de Tele2/Tango et même Vox. Sur le fixe, les pertes de Tele2/Tango se situant au dessus de quinze pour cent, selon les chiffres cités par le Conseil de la concurrence qui constate aussi dans la téléphonie mobile « des transferts continus et en augmentation constante au profit de l’EPT au détriment des deux autres opérateurs (Tango et Vox, ndlr) ». Si les entreprises alternatives ne semblent pas trop souffrir en revanche sur le marché lié à Internet à haut débit (ADSL), c’est parce que le secteur est encore considéré comme émergent alors que les deux autres branches connaissent plutôt la sursaturation.  

D’où le ras-le-bol des opérateurs alternatifs, qui réclament davantage de pugnacité de la part des autorités chargées de faire appliquer la réglementation sur l’ouverture du marché des télécommunications en obligeant notamment l’EPT à revendre des abonnements à des prix qui permettent à ses compétiteurs de proposer de vraies alternatives à Integral. À l’heure actuelle et devant la cherté de l’offre de dégroupage (qui est une autre manière pour les opérateurs alternatifs de mettre sur leur palette des offres de téléphonie fixe, à côté de services mobiles et d’ADSL), seule la solution de la sélection ou de la préselection s’offre aux opérateurs alternatifs, qui n’ont pas les moyens de dupliquer l’infrastructure historique de la poste. Cela ne leur permet toutefois que de facturer les communications aux clients. L’EPT facture toujours directement la connexion au réseau, c’est-à-dire le prix de l’abonnement. Avec donc un contrôle sur les usagers. Les clients étaient donc tenus jusqu’à présent de conclure deux contrats : l’un avec l’opérateur alternatif et l’au­tre avec l’EPT pour l’abonnement. Les clients d’Integral ont l’avantage d’un seul contrat pour les services fixe, téléphonie mobile, Internet et de connexion au réseau.  

À cette première contrainte s’ajoute le problème du prix de revente de l’abonnement à ses concurrents. « Il est possible de retenir une apparence suffisante d’une pratique de prix excessifs en ce qui concerne la revente de l’abonnement », avait sobrement tranché le Conseil de la concurrence dans sa décision du 22 janvier qui avait abouti à des mesures conservatoires contre l’EPT. D’abord l’entreprise publique avait l’obligation de présenter une offre raisonnable dans les 15 jours ouvrables qui suivaient la publicatio de la décision. Ensuite interdiction lui fit faite d’inclure dans son paquet Integral une offre de contenus multimédia. Le lancement commercial d’IPTV en mars prochain ne pourra pas être couplé avec Integral, en tout cas pas tant que les concurrents de l’EPT ne bénéficieront pas de conditions techniques. Ce qui leur permettraient de répliquer ce type de services. Reste que si l’EPT a accédé à la première exigence du Conseil de la concurrence, ses dirigeants se tâtent encore pour accepter le second verdict qui pourrait affecter le développement d’IPTV. Un recours de la décision devant le tribunal administratif est une option, mais rien n’a encore été décidé.

Face au ventre mou de l’Institut luxembourgeois de régulation, à la frigidité de la justice saisie sur la loyauté des méthodes commerciales de Tele2/Tango pour vendre son offre triple play, l’opérateur alternatif a dû s’adresser aux autorités de la concurrence, s’y accrochant comme à une bouée de sauvetage dans l’espoir de faire plier l’EPT et faire imposer, par la force, une normalisation des conditions de marché. Il y est parvenu. Sa plainte introduite en avril 2006 devant l’Inspection de la concurrence a débouché cette semaine sur une décision cruciale de l’ILR qui a enfin autorisé la revente d’abonnement. C’est un premier pas. 

Quelques jours plus tôt, le 22 janvier, le Conseil de la concurrence avait fait un geste fort en donnant quinze jours à l’EPT à notifier une offre de revente à l’ILR. Après l’avoir longtemps discuté, le régulateur l’a finalement accepté (jusqu’en 2010), mais à des conditions qui ne satisfont pas grand monde et qui vont même en-deçà de ce que le gendarme des télécommunications avait initialement préconisé. Sous des dehors de technicité, cette décision de l’ILR est une étape importante dans le développement de cette « concurrence durable et efficace » que tout le monde appelle de ses vœux, parce qu’elle est vitale pour l’expansion du reste de l’économie luxembourgeoise. Des communications à de meilleurs prix sont effectivement un préalable à la compétitivité des entreprises.

Il a fallu plus d’un an pour parvenir à cet accord sur les prix de la revente d’abonnements téléphoniques, qui était jusqu’à présent impossible alors que la loi du 30 mai 2005 sur les services de communications électroniques l’exige.

« La situation s’est enfin débloquée », se félicite Didier Rouma, le nouveau patron de Tele2/Tango. Le fait par exemple de pouvoir enfin facturer tous les services sur une seule facture au client constitue une étape dans la normalisation. Didier Rouma ne se réjouit toutefois qu’à demi de la décision de l’ILR dans la mesure où la revente aurait dû être effective dès le 1er octobre 2007 et à un prix moins « prédatoire » que celui qui est proposé par l’EPT, après plusieurs tours de tables. « Sur un marché où l’offre de dégroupage est déjà très chère, un tel niveau de prix de revente ne va pas contribuer à débloquer la situation » regrette-t-il.  

Selon ses propres calculs, le rabais consenti s’affiche à 12,69 pour cent alors que l’ILR avait imposé à l’EPT de retrancher 20 pour cent sur le tarif facturé à l’utilisateur final. Cherchez l’erreur. Cette décision a été formellement adressée en février 2007, sans pour autant que l’opérateur public n’en soit impressionné plus que cela. Aucun recours devant le tribunal administratif n’a d’ailleurs été introduit, contrairement à d’autres décisions de l’ILR qui ont été contestées et qui devraient être plaidées en mars prochain devant la juridiction administrative. 

Le dirigeant de Tele2/Tango n’entend pas rester les bras croisés. Il s’apprête à demander des explications à l’ILR entre ses premières exigences à 20 pour cent et la marge de 12 pour cent qu’il a accepté. « Si nous ne recevons pas 20 p.c. au minimum, il ne sera pas rentable pour un opérateur d’utiliser cette offre », affirme Didier Rouma, qui espère faire changer d’avis le régulateur auquel il vient d’écrire.  Une réunion cette semaine des opérateurs alternatifs a montré que la position de Tango est loin d’être marginale. « La proposition n’est pas acceptable », confirme à son tour Jean-Claude Bintz, le patron de Vox.

L’EPT justifie pourtant la marge de 12,7 pour cent. « Ce prix a été calculé en fonction de nos coûts », indique Olivier Mores, directeur de la communication à l’EPT. « Nous avons démontré à l’ILR, précise-t-il, que nous nous pouvions pas faire davantage au risque sinon  de nous voir reprocher de vendre l’abonnement à perte ». Coup de bluff de la part de l’EPT, qui cherche à réduire ses frais de fonctionnement, pour être en mesure d’affronter la fin des derniers services réservés ? Il est vrai que les salaires des agents, dont le système de rémunération et d’avancement des carrières sont calqués sur ceux de la fonction publique, pèsent lourdement sur les frais de fonctionnement de l’entreprise.

Le Conseil de la concurrence, qui reprenait à son compte les observations de l’ILR et de l’Inspection de la concurrence, s’était toutefois montré sceptique sur les calculs opérés par l’EPT, la firme ayant été en défaut de leur fournir les « éléments nécessaires » pour apprécier si ses tarifs étaient réellement orientés sur ses coûts. La méthode a visiblement fini par convaincre le régulateur. L’ILR ne souhaite d’ailleurs pas s’étendre sur sa propre décision d’autoriser la revente au prix dicté par l’entreprise publique, ni s’expliquer sur ses contradictions apparentes avec une autre décision qu’il avait lui-même pris il y a un an. 

« L’absence d’une offre de revente de l’abonnement répondant aux exigences du régulateur, a prévenu le Conseil de la concurrence, peut avoir pour conséquence le retrait du marché d’opérateurs alternatifs ou la diminution de leur activité, et partant l’élimination ou la réduction de la pression concurrentielle sur ce marché ». Ce n’est assurément pas bon signe pour le pouvoir d’achat des résidents luxembourgeois.

Véronique Poujol
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