Biennale de Venise

Extravaganza out of order

d'Lëtzebuerger Land du 23.08.2013

« Please, don’t sit on this chair. It’s broken » indique la petite feuille A4 en lettres majuscules sur un des transats blancs décorés par Catherine Lorent dans la belle cour intérieure devant la Ca’ del Duca. Pour peu, les transats blancs rappelleraient la participation de Bert Theis à Venise il y presque vingt ans déjà. Quelques enfants jouent à cache-cache derrière les arbres, les panneaux et les bacs à fleurs, des touristes se déplaçant en grappes, plan de la biennale à la main, et ont suivi les autocollants bleus ayant la forme d’un plectre avec le logo « Relegation » dessus, qui mènent, à partir de la Piazza San Marco ou du Rialto, vers ce coin un peu caché du Canal Grande.

Nous sommes à la mi-temps de la biennale de Venise 2013, il fait 38 degrés celsius ce jour-là, les Giardini, l’Arsenale, d’autres pavillons nationaux dans les palazzi et les églises de la ville – la concurrence et des autres artistes et des conditions d’exposition de cette ville surfaite, irréelle, est énorme. Le visiteur n’a, en règle générale, que quelques minutes à consacrer à une œuvre ou à un pavillon. Il faut le saisir, l’intriguer, le toucher pour laisser ne serait-ce qu’un souvenir vague. Les professionnels de l’art et les journalistes sont partis depuis les journées inaugurales fin mai et son lot de fêtes et de performances. Et avec eux Catherine Lorent, l’artiste luxembourgeoise qui représente le Luxembourg à Venise cette année, les responsables du Mudam, organisateur de cette édition et donc en charge de la réalisation et de la logistique, la ministre de la Culture Octavie Modert (CSV, qui a pourtant joué le jeu à fond, se laissant même prendre en photos avec une des guitares Gibson Explorer que l’artiste affectionne tant) et ses fonctionnaires, les amis et la famille de l’artiste... Depuis, il n’y a plus eu de ces performances tonitruantes, concerts bruitistes et joyeusement foutraques, comme ceux que Catherine Lorent a donnés lors du vernissage, en compagnie de l’accordéoniste, à coups de basses et de larsen, pour faire rock (voir l’article de Lucien Kayser dans le Land du 7 juin dernier). Les plus intéressés les regarderont sur le site relegation.lu, sous forme de petites vidéos documentaires, ou dans le film que Yann Tonnar consacre entre autres à Catherine Lorent.

Le visiteur qui y va maintenant a donc les condition d’un visiteur lambda – du grand public, quoi. Avec une garde qui veut juste rentrer chez elle et presse élégamment le public vers la sortie en fin d’après-midi, avec des œuvres abîmées, comme ce transat à l’entrée, et une part importante de ce que l’artiste définit comme une « œuvre d’art totale » – la performance – invisible, terminée. On traverse donc la Ca’ del Duca dans le calme, avec juste quelques sons de guitares ou de piano, minimalistes, qui se déclenchent par un passage devant une cellule photosensible connectée à des e-bows, qui émettent des sons en faisant vibrer les cordes soit des guitares (au nombre de treize), soit des pianos à queue (trois). Le long du couloir d’entrée, des amplificateurs et des dessins de la série Séismes ; dans les salles, au-dessus des pianos, des peintures soi-disant baroques, hautes en couleur, accrochées à l’horizontale pour faire référence aux plafonds des églises ...baroques. Dans le dernier espace avant de sortir, baigné dans la lumière rougeâtre de plusieurs néons, deux petites sculptures sur socle, des trucs difformes en terre glaise vaguement humanoïdes, comme le Léviathan (qui lui avait valu un prix « Révélation » du Cercle artistique en 2011), seins et sexes protubérants et portant des guitares (forcément), sont en plus peints du drapeau national italien, vert blanc rouge – c’en est trop !

On n’a jamais autant parlé d’un pavillon luxembourgeois à Venise que cette année. Durant des semaines, voire des mois, Catherine Lorent était partout, au Mudam, au Casino, dans les médias – toujours affublée d’une guitare électrique non connectée – pour expliquer encore et encore qu’elle cherchait le trop-plein (en réaction au minimalisme politiquement correct très en vogue dans l’art contemporain actuellement, surtout à Berlin, où elle vit et travaille), le contre-pied surchargé très Eros & Thanatos à l’esthétique épurée, le cross-over entre les disciplines pour une œuvre d’art totale, Gesamtkunstwerk. Docteure en histoire de l’art, elle est outillée pour s’ex-primer de manière érudite, hyper-référentielle à l’histoire de l’art baroque. Prenant des pos-tures théâtrales, jouant de son excentricité et de son extravagance extravertie comme de celles de son art, elle fusionne son personnage pu-blic avec son œuvre : « Son énergie extravagante et son esprit rebelle emplissent les lieux et confèrent au tout une grâce rock’n roll », écrit la ministre de la Culture dans sa préface au catalogue.

Seulement voilà : à Venise, on est à mille lieues du trop-plein ou de l’extravagance baroque. Le pavillon ne fonctionne tout simplement pas. Il ne vous touche pas, ne vous transporte pas, ne vous transfigure pas. Il ne fait même pas réfléchir, n’émeut pas. Au lieu du gâteau à la crème que l’artiste nous promettait, c’est tout au plus un sablé desséché. Pas de ces « dysfonctionnements » ou de « dysharmonie » que nous annonce Conny Becker dans son texte du catalogue, mais un lieu calme baigné de soleil, où les pianos semblent abandonnés et l’art superfétatoire. On a une impression de vide, de gêne. Au lieu d’être radical – même radicalement baroque s’il le fallait –, le pavillon n’a pas le courage de ses affirmations, mais reste plaisant et, finalement, quelconque.

Et ce n’est pas uniquement la faute à l’artiste, mais aussi à la machine qui s’est mise en place autour de cette biennale. L’exposition Atelier Luxembourg – The Venice Biennale Projects 1988-2011, au tournant de l’année au Mudam, montrait à quel point une présence régulière du grand-duché à Venise était une lutte acharnée, et sa réussite sans conteste un des mérites d’Enrico Lunghi, qui n’en a jamais démordu, persuadé (à raison) de l’importance d’une présence à cette plus grande manifestation du genre en Europe, non seulement pour la visibilité des artistes luxembourgeois sur le plan international, mais aussi pour la construction d’une scène autochtone un tant soit peu crédible. Mais tout se passe comme si cette passion des débuts s’était calmée depuis lors, comme si c’était devenu une routine avec appel à candidature, jury, distribution des tâches... On sent que Clément Minighetti (commissaire) et Anna Loporcaro (curatrice) du Mudam, tous les deux commis d’office par l’institution, n’ont pas vraiment fait ce travail d’accompagnement de l’artiste, qui aurait permis d’orienter le pavillon vers un résultat plus convaincant, qui s’inscrive dans la durée. Alors ce « bannissement » de Relegation reste un coup d’épée dans le canal. C’est dommage.

Catherine Lorent : Relegation, le pavillon luxembourgeois à la Biennale de Venise, dure encore jusqu’au 24 novembre ; organisé par le Mudam Luxembourg ; pour plus d’informations : www.relegation.lu. Publication d’un catalogue aux éditions Mudam ; 15 euros.
josée hansen
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