Birmanie

Du Prix Nobel au nettoyage ethnique

d'Lëtzebuerger Land du 24.11.2017

Au 12 novembre, c’étaient, selon les chiffres officiels du HCR, 615 500 Rohingya qui, depuis le 25 août dernier, avaient fui l’État d’Arakan en Birmanie pour rejoindre, en traversant le fleuve Naf, le Bangladesh voisin ; plus précisément, le district de Cox’s Bazar dans l’extrême sud-est du pays. 615 000 personnes, c’est plus que la population totale du Luxembourg. Mais avant-même le 25 août 2017, quelque 300 000 Rohingya avaient déjà trouvé refuge au Bangladesh, ceci à la suite de vagues d’exode forcé se succédant depuis 1978, soit près de quarante ans. Depuis des années, la crise des Rohingya figure dans le top 10 de l’index des « crises oubliées » publié par Echo, l’agence d’aide humanitaire de l’Union Européenne. En étant cynique, on dira que l’arrivée de plus de 600 000 réfugiés supplémentaires aura eu pour mérite de sortir la crise du lot des crises oubliées en faisant monter les camps Rogingya sur le podium des « fastest growing refugee camps in the world » (UNHCR). Et selon des prévisions du International Rescue Committee (IRC), organisation basée à New York dont la presse bangladaise s’est récemment faite l’écho, c’est à 200 000 réfugiés de plus que l’on devrait s’attendre avant la fin de l’année !

Malgré tout cela, malgré l’évidence du nettoyage ethnique, malgré aussi les témoignages massifs et concordants de pratiques systématiques d’assassinat, de viols collectifs et de mise à feu de centaines de villages par l’armée birmane, assistée par des franges de la population encouragée par les discours haineux de « religieux » bouddhistes, la réaction diplomatique internationale reste faible. Au point que dans la déclaration finale du sommet de l’Asean qui vient de se tenir à Manille, on chercherait en vain ne fut-ce que le mot « Rohingya » que la Birmanie a banni du vocabulaire de ses responsables politiques. Et au vu des déclarations – au mieux en langue de bois, quand elles ne sont pas ouvertement cyniques – de la dame de Rangoon, on reste rêveur devant la déclaration du Conseil Européen du 16 octobre dernier quand il y est dit que le Conseil « salue [sic] l’engagement de la conseillère d’État à traduire en justice tous les auteurs de violations des droits de l’homme et d’autres actes criminels, dans le respect de l’État de droit […] ».

Certes, la diplomatie a ses propres lois et exigences, mais comment l’Union Européenne peut-elle encore « confirmer [être] ferment résolue […] à soutenir la transition démocratique, la paix, la réconciliation nationale en Birmanie… » quand tous les signes sont présents – et relevés de façon concordante par, entre autres, Amnesty International, Human Rights Watch et la Représentante Spéciale des Nations Unies sur la Violence Sexuelle en Conflits – pour indiquer que de l’autre côté du fleuve Naf on assassine, on brûle et on viole et quand la seule chose qu’on sache avec une totale certitude, c’est que, face à cela, la Birmanie empêche l’accès à la région de tous les observateurs indépendants !

J’ai été à Teknaf, point d’entrée au Bangladesh de presque tous les réfugiés, le 27 octobre dernier. Ce jour-là, le flux de nouveaux arrivants était modéré : quelque 150 familles, soit environ 450 personnes, étaient répertoriées dans le registre d’arrivée tenu par les militaires et que j’ai pu consulter. Parmi eux, ne se trouvaient que trois (3) hommes ! Ou sont-ils, les hommes ? Inutile de les pleurer dans dix ans : C’est maintenant que la lumière devrait être faite !

Il apparaît que la réunion des ministres des Affaires Étrangères du Asia-Europe Meeting dont on a étrangement fait l’honneur à la Birmanie d’être l’hôte ces 20 et 21 novembre, n’a rien apporté de plus. La déclaration publiée dans la foulée par Mme Mogherini, la Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, s’ouvre une fois de plus sur la suggestion troublante qu’une transition démocratique serait en marche en Birmanie. Elle dit ensuite se féliciter du « way forward outlined by State Counsellor Aung San Suu Kyi, starting by swiftly finalising a bilateral agreement with Bangladesh on return », mais on chercherait en vain une quelconque déclaration de la Prix Nobel elle-même qui constituerait un revirement tangible par rapport à ses atermoiements antérieurs.

Et allez savoir pourquoi le mot « Rohingya » ne figure pas même dans la déclaration de Mme Mogherini … Alors que le communiqué de presse publié à la même occasion par M. Jean Asselborn nomme à tout le moins les victimes de la persécution actuelle par leur nom en affirmant que le ministre aurait, lors de la rencontre avec la Prix Nobel, « mis l’accent sur la nécessité de prendre des mesures urgentes pour mettre fin aux violences contre les Rohingya (et) assurer l’accès humanitaire », le silence de notre ministre sur tout engagement que son interlocutrice aurait prise à cette occasion est éloquent.

À tout le moins, le Luxembourg a-t-il, en l’état actuel des choses, suspendu le processus qui devait faire de la Birmanie un « pays cible » de la Coopération luxembourgeoise, moyennant la conclusion d’un accord général de coopération avec ce pays. Non pas qu’on se fasse des illusions sur l’impression que cela fera sur les responsables politiques et militaires birmans, surtout dans un contexte où il y a fort à parier que la Chine, qui a d’énormes intérêts dans le pays et se fait son protecteur au Conseil de Sécurité, sera toute enchantée de « combler le vide » (tout modeste au demeurant) que laissera un retrait du Luxembourg. Mais il est des situations où, à défaut de pouvoir influer le cours des choses de façon significative, il faut à tout le moins sauver l’honneur en se refusant à ce qui peut apparaitre, sinon comme de la complicité, du moins comme de la lâcheté.

Et telle est aussi la raison pour laquelle me paraissent étranges les discussions autour de la question de savoir pourquoi une Prix Nobel de la Paix (on évitera de l’appeler par son nom tant qu’elle n’appellera pas les Rohingya par le leur) ne fait pas même le service minimum dans les circonstances de la cause. À supposer qu’elle ne soit pas tout simplement avide de garder une position qu’elle a acquise à force d’attente, à supposer aussi qu’elle ne soit pas tout banalement antimusulmane, que vaut un Nobel de la Paix s’il n’oblige pas celui qui en est porteur à se dresser contre des crimes tels que ceux perpétrés en l’espèce ? Si elle avait vraiment le sens de l’honneur et du respect pour l’honneur qui lui a été fait, elle manifesterait son désaccord (si désaccord de sa part il y a) avec force, aux prix même d’une démission.

En attendant, c’est le Bangladesh qui, à part la population Rohingya elle-même, supporte en premier lieu le poids de cette crise. Le Bangladesh et la population locale de Teknaf et Ukhia, les deux sous-districts accueillant la presque totalité des nouveaux arrivants et qui, selon un recensement de 2011, comptent moins de 300 000 habitants indigènes, soit moins de la moitié des nouveaux arrivants. C’est cette population locale qui, surtout dans les premiers jours et semaines après le 25 août, quand le gouvernement du Bangladesh tergiversait encore entre « accueillir ou ne pas accueillir » et quand les « humanitaires » n’étaient pas encore sur place et opérationnels, a principalement accueilli, logé et nourri les réfugiés, ceci alors que la grande majorité d’entre eux sont pauvres eux-mêmes. Cela n’a pas été assez dit.

Bien sûr, cette solidarité est fragile. Actuellement, dans la région, les prix montent en raison d’une demande fortement accrue, y compris d’ailleurs sous l’effet de la ruée des humanitaires, tandis que les salaires du personnel non qualifié baissent sous l’effet d’une offre de main d’œuvre disposée à effectuer un travail à tout prix. Et le risque est grave de créer des jalousies en dirigeant l’aide principalement, sinon exclusivement, vers les nouveaux arrivants en faisant de la population locale des laissés pour compte. La conscience du problème existe ; il conviendra de voir s’il est concrètement pris en considération.

La situation dans les camps est drastique. Elle l’est à court terme. Elle l’est plus encore à moyen et long terme. Alors que le flux des nouveaux arrivants s’est ralenti, c’est la combinaison de la variable de l’effet de masse avec la variable de la durée qui est effrayante: 700 000 personnes pendant quelques semaines, c’est une chose ; 700 000 personnes pendant des mois, voire des années, c’est tout à fait autre chose. Ceci dans un environnement absolument non viabilisé, de simples réserves forestières désormais déboisées. Et pas d’espace pour mener une vie tant soit peu normale, notamment en s’adonnant, de manière significative, à des activités permettant de gagner sa vie et de faire vivre sa famille en dignité. Pas d’éducation non plus si ce n’est des madrasas auxquelles, pourtant, on ne voudrait pas laisser le monopole de l’éducation des enfants. Ici tout guette : les éboulements de terrain, les incendies ravageurs, le choléra et d’autres épidémies encore, l’insécurité, les abus sexuels, le trafic des femmes et des enfants…

Alors, quel avenir ? En l’état actuel, les efforts d’aide humanitaire sont centrés principalement sur les besoins immédiats dans les camps, tout en s’inscrivant, certes insuffisamment mais quand même de plus en plus, dans un souci du moyen terme. À peu près tous les acteurs ont conscience du fait que la crise ne sera pas passée dans six mois et que toute action, pour être efficiente, y compris en termes de coûts, doit s’inscrire au moins dans le moyen terme : on ne construit pas le mêmes infrastructures sanitaires quand elles doivent servir pendant quelques semaines que quand elles doivent durer pendant des mois – le même constat vaut pour tous les types d’infrastructures.

Au niveau politique, les (faibles) efforts en cours tournent surtout autour de la question du « retour » des réfugiés en Birmanie et, comme le relèvent les déclarations de l’UE, de la création des « conditions for voluntary, safe and dignified return to (the) places of origin ». C’est compréhensible et personne ne voudrait jouer objectivement le jeu de la Birmanie en l’absolvant de sa responsabilité et en prenant comme un fait acquis et irréversible l’opération de nettoyage ethnique qu’elle a menée d’une main de maître. Et des opérations de retour il y en a eu précédemment, notamment en 1978 lorsque quelque 200 000 personnes qui avaient fui la Birmanie pour le Bangladesh ont fait l’objet de rapatriements quelques mois plus tard. Mais c’était au tout début de la politique systématique de discrimination et de persécution mise en œuvre par la Birmanie contre les Rohingya. C’était avant que, en 1982, la très grande majorité des Rohingya ne se voie priver de la nationalité birmane.

Au début des années 2000, une nouvelle opération de rapatriement a eu lieu pour plus de 200 000 Rohingya qui s’étaient enfui vers le Bangladesh au fil des années 90. Pour bon nombre d’entre eux, il s’est cependant agi d’un rapatriement forcé qui a consisté à quitter des camps au Bangladesh pour rejoindre des camps en Birmanie. Et alors que dans son communiqué de presse du 21 novembre, le ministre Asselborn dit avoir « appelé le Myanmar et le Bangladesh à conclure dans les meilleurs délais un accord bilatéral en vue de permettre le retour volontaire, digne et sûr des réfugiés, qui vivent actuellement dans des conditions inhumaines », la triste réalité est que dans les camps Rohingya côté birman les conditions de vie ne sont pas plus dignes, et surtout s’inscrivent dans un contexte dans lequel il n’y a guère d’espoir pour l’avenir.

C’est donc peut-être rendre un mauvais service aux Rohingya que de concentrer les efforts sur l’option « retour en Birmanie ». Un maintien à long terme de tous les Rohingya au Bangladesh, pays ayant la plus grande densité démographique au monde et dont tout un chacun prédit que, dans les années à venir, il a vocation à produire des millions de réfugiés climatiques, est à son tour difficilement envisageable. Dira-t-on qu’il n’est pas plus fantaisiste d’escompter que l’Europe accueillera les Rohingya que de parler encore d’une transition démocratique et pacifique en Birmanie et de continuer à croire aux Prix Nobel ?

L’auteur est président de Friendship Luxembourg (constituée en 2006) et co-président du réseau Friendship International (constitué en 2012) dont l’objet est l’appui aux actions de l’ONG bangladaise Friendship, opérant dans ce pays depuis 2002. Les activités que Friendship réalise actuellement en rapport avec la crise Rohingya peuvent être consultées sur friendship.org

Marc Elvinger
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