Les géants mondiaux concurrencent les anciens monopoles publics

Far away so close

d'Lëtzebuerger Land vom 29.06.2000

Cable [&] Wireless, Worldcom, Colt, AT[&]T et autres GTS ; des géants mondiaux des télécommunications présents à travers le globe. En Europe, ils profitent de la libéralisation du secteur pour y concurrencer les anciens monopoles publics. Mais ils restent néanmoins, comparés à ces derniers, des nains sur les marchés locaux.

Construire un réseau mondial ou pan-européen de télécommunication n'est certes pas donné, mais pas nécessairement l'exercice le plus difficile qui soit. Un peu de bonne volonté et beaucoup d'euros, et la partie est (presque) jouée. Construire un réseau est d'ailleurs une notion très relative. L'affirmation d'un opérateur qu'il possède son propre réseau peut en fait signifier beaucoup de choses : il pose lui même des fibres optiques (un cas des plus rares), il loue de la fibre nue à d'autres sociétés (déjà plus courant) ou il loue à long terme des capacités sur un réseau contrôlé par quelqu'un d'autre (le plus commun). Ce qui n'exclut toutefois pas que l'opérateur puisse garantir et surveiller la qualité du service à ses clients.

Aujourd'hui, les capacités sur les réseaux internationaux sont telles, que l'offre dépasse de loin la demande. Ce qui permet aussi à des opérateurs nationaux, à l'image des P[&]T, de s'approvisionner à des tarifs très avantageux sur ce marché. Au niveau local, la situation est cependant toute autre. Car à partir du réseau pan-européen, il faut encore être à même de connecter l'utilisateur final. Et le contrôle de la « boucle locale », du last mile, est toujours dans les mains des opérateurs historiques. 

Le méchanisme retenu par l'Union européenne pour permettre à la concurrence d'entrer sur ce marché en absence d'infrastructures alternatives est l'obligation d'interconnexion. En clair, les opérateurs « dominants », de fait les anciens monopolistes, sont obligés de permettre à leurs nouveaux concurrents l'utilisation des réseaux existants, et ce au prix coûtant. La fixation de ce dernier fait l'objet d'une négociation entre l'opérateur historique et le régulateur - au Luxembourg les P[&]T et l'ILT. Dans la version 2000 de l'Offre d'interconnexion de référence (RIO), les prix sont d'ailleurs en baisse de 25 pour cent.

L'objectif de déterminer le prix coûtant est en fait illusoire. Une minute de communication sur un réseau de télécommunication n'a pas de prix coûtant. Ce qui revient cher est la mise sur pied du réseau. Mais une fois en place, s'il y a dix communications ou un million qui passent par les lignes n'influence le coût que marginalement. Ce qui fait dire à Edmond Toussing, directeur général des P[&]T, que les directives européennes ne visent qu'une chose : démanteler les opérateurs historiques.

S'il n'a pas tout à fait tort, il existe aussi une autre approche de l'appréciation de la valeur des réseaux existants : non pas la valeur pour les mettre sur pied, mais le coût du service en tant que tel. Que vaut la ligne de cuivre, si le câble coaxial, une petite antenne de mobile ou une boucle locale radio permettent d'offrir le même service à moindre prix ? Car les réseaux téléphoniques ne sont plus la seule possibilité pour offrir des télécommunications.  

Il reste qu'en attendant une concurrence complète entre les différentes technologies, les nouveaux entrants continuent à dépendre des prix offerts par les opérateurs historiques sur la boucle locale. « Dans une ligne louée entre Milan et Luxembourg, explique Jens Peter Andersen de GTS, le last mile au Grand-Duché et en Italie coûte davantage que les centaines de kilomètres entre les deux. » D'où la recherche de solutions alternatives. D'autant plus qu'il n'est pas certain que les lignes téléphoniques soient adaptées à des services à bande large auxquels on prédit une forte croissance. 

Pour les grands clients des opérateurs alternatifs avec des besoins de connexions permanentes à 34 Mb/s ou plus, la question ne se pose plus aujourd'hui. Soit on creuse et leur pose directement une fibre optique, soit on les connecte grâce à une faisceau hertzien. Les ménages et particuliers dépendent cependant toujours du seul réseau des P[&]T. 

Des alternatives s'annoncent toutefois. Il y a d'abord le GSM. Pour bon nombre de gens, le téléphone portable à pratiquement remplacé le téléphone fixe. Seul Internet passe alors encore à travers le réseau traditionnel. Un phénomène qui devrait être encore renforcé par des formules d'abonnement GSM spécifiques selon la formule du « home zone ». Et même l'accès à Internet est aujourd'hui en principe possible via le portable. Un développement qui décollera définitivement avec de nouveaux standards tels GPRS ou UMTS.

Une alternative sans fil pour le réseau fixe est le wireless local loop (WLL). BCE l'offre aujourd'hui, en phase test, à partir d'une connexion à 64 Kb/s, la capacité d'une ligne ISDN. FirstMark commercialise des lignes 2 MB/s. Une capacité qui dépasse celle possible aujourd'hui sur une simple ligne téléphonique. Force est toutefois de constater qu'en dépit de prédictions de ses limites, le réseau traditionnel reste extrêmement performant. Les P[&]T lanceront ainsi à la rentrée la technologie DSL, qui permet une bande passante jusqu'à un Mb/s sur une ligne ISDN. Sans parler du fait que le réseau fibre de l'opérateur historique est très développé. 

L'infrastructure des P[&]T n'est toutefois pas la seule à relier tous les bâtiments du Grand-Duché. Il en est de même pour le réseau électrique. Et le Benelux compte aussi parmi les champions du monde de la câblo-distribution.

La technologie de faire passer des communications par le câble électrique s'appelle power line communication (PLC). Un projet pilote coordiné par le couple Cegedel/Cegecom démarrera à Luxembourg-ville en automne. Son succès n'est toutefois pas garanti. De nombreuses questions restent en effet encore ouvertes. Une percée dans ce domaine redistribuerait pas moins les cartes sur l'échiquier du last mile.

L'autre réseau prédestiné à être une alternative aux infrastructures téléphoniques est la câblo-distribution. L'accès à Internet par ce câble existe déjà dans bon nombre de villes européennes. Le premier à s'être lancé à l'eau au Luxembourg est Eltrona (dont les P[&]T détiennent 34 pour cent du capital) avec un projet pilote à Bonnevoie. 

Le problème principal du câble au Grand-Duché est la fragmentation de ces infrastructures. Le taux de pénétration potentiel est certes de 95 pour cent, mais il ne s'agit pas d'un réseau unique et cohérent, au contraire. Les quatre grands opérateurs - Eltrona, Coditel , Siemens et Sogel - détiennent ou gèrent 38 réseaux ne couvrant que 42 pour cent des ménages. Le reste est divisé historiquement entre des asbl, des administrations communales voire des promoteurs immobiliers. L'état des réseaux varie de même fortement. 

L'impulsion pour animer ce marché devra venir d'un des grands opérateurs. Chez Siemens on se dit prêt. D'un point de vue technique, il n'y a plus d'obstacles à offrir des accès à Internet voire des services vocaux par le câble. Les conditions sont d'un côté une mise à niveau des réseaux à 600 ou 862 MHz et de l'autre l'installation de boîtiers de réception chez le client. La grande inconnue est dès lors l'économicité de telles installations. Et donc la question si les clients seront intéressés à de tels services d'une part et prêt à les payer à un prix suffisament élevé pour les rentabiliser de l'autre. La décision finale devra être prise au niveau des propritétaires des ré-seaux. Comme ordre de grandeur, on peut retenir que la mise à niveau d'un réseau coûte quelque 20 000 francs par abonné. Le boîtier nécessaire pour l'utilisation par le client des nouveaux services coûte à peu près le même prix.

Coditel semble prêt à se lancer. Son directeur, Christian Durlet, sans vouloir lever le couvercle davantage, laisse ainsi transparaître qu'une commercialisation à large échelle de nouveaux services par le câble est prévue avant la fin de l'année. 

Il est probable que ce lancement, même s'il n'y a pas de concurrence directe entre les opérateurs, devrait dynamiser le marché. Si certaines communes profiteront sans doute de l'occasion pour se positionner face aux promesses de la nouvelle économie - et sont donc prêtes à y investir - il n'est par contre pas sûr si les asbl et syndicats d'initiative seront à même de mobiliser les capitaux nécessaires pour une mise à niveau de leurs réseaux. 

Les nouveaux services par câble forceraient aussi les P[&]T à réagir. Ceci à la fois au niveau des services - par exemple une connexion permanente à Internet à travers l'ISDN et le DSL - et à celui des tarifs. Le consommateur ne pourra qu'en profiter.

 

Jean-Lou Siweck
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