Rentrée 2000

Un mammouth se meut

d'Lëtzebuerger Land du 14.09.2000

L'Arbed est bien sûr l'exemple le mieux connu. Villeroy [&] Boch compte aussi parmi ces entreprises qui ont fortement réduit - en fait presque divisé par deux sur dix ans - leurs effectifs, souvent peu qualifiés, pour les remplacer par des chaînes de fabrication automatisées. Pour la création d'emplois, on doit se tourner vers les services financiers. Or ici, mieux vaut avoir son bac en poche et déjà c'est un minimum. 

L'explosion du secteur des services et de la « nouvelle économie » serait, dit-on, accompagnée d'une de-mande pour une main d'oeuvre de plus en plus qualifiée. Et ce alors que seulement la moitié des élèves qui sortent de l'école luxembourgeoise le feraient avec en poche un diplôme en bonne et due forme. Un taux de chômage de quelque 2,4 pour cent seulement relèverait dès lors du miracle.

L'explication est double. Les fameux cinquante pour cent de non-diplômés, bien qu'avancés à l'origine par le ministère de l'Éducation nationale lui-même, n'ont rien d'un chiffre établi de manière scientifique. Tout comme la notion de « détenteur d'un diplôme » ne sert guère dans des statistiques fiables. Puis, il y a surtout la réalité sur le terrain, à savoir qu'une économie post-industrielle crée aussi de nombreux emplois pour une main d'oeuvre relativement peu formée. Ce qui a changé cependant, ce sont les caractéristiques de ces emplois - ils se sont, en quelque sorte, féminisés. 

Lorsque l'industrie lourde offrait encore d'importants débouchés pour des ouvriers, on attendait d'eux d'être costauds et bosseurs. Aujourd'hui, les muscles ne sont plus guère en vogue. Dans la vente, le service en restauration ou encore le nettoyage - exemples types des nouveaux emplois -, les compétences exigées favorisent davantage une ménagère expérimentée qu'un « gros bras ». D'un point de vue formel, leur niveau de formation peut être le même, leurs compétences par contre sont très loin de l'être. Ce qui explique aussi qu'un ouvrier qui a perdu son emploi dans l'industrie ne se recyclera pas de si tôt dans la restauration rapide ou la vente de produits de confection. 

La question de l'échec scolaire ne se pose pas moins de manière urgente. Le risque de chômage reste en corrélation directe avec le niveau de formation. Plus de la moitié des chercheurs d'emploi n'ont ainsi pas dépassé l'enseignement obligatoire. Le salaire est de même directement lié au niveau de formation. S'y ajoute que moins les diplômes exigés sont élevés, plus l'emploi est précaire. Et les chances de bénéficier d'une formation continue afin d'avancer et de s'adapter aux évolutions de son emploi varient aussi fortement avec le niveau de formation initial. Celui ou celle qui trouve sans trop de problèmes un emploi à vingt ans est donc loin d'être assuré qu'il en sera de même dans quinze ou trente ans. 

Le défi est d'ailleurs reconnu depuis longtemps. D'où l'objectif, un peu partout, de réduire l'échec scolaire et d'essayer de maintenir au maximum les jeunes dans les structures de l'enseignement jusqu'à l'âge de 18 ans. Trop souvent réduit à la formule « tous au bac », il s'agit en fait surtout de convaincre les élèves tentés par la recherche d'un travail dès la fin de l'obligation scolaire, d'opter pour un apprentissage - soit à l'école soit selon le système dual - qui leur permettra d'acquérir aussi les bases théoriques de leur métier. 

C'est dans ce même état d'esprit que la ministre de l'Éducation nationale, Anne Brasseur (PDL), a choisi pour la rentrée 2000 le slogan « Pour une école du succès ». La transformation de l'école, d'une menace d'échec permanente, qui la caractérise souvent aujourd'hui, vers une culture de réussite n'est pas moins marquée par une lenteur extrême. Prisonnier de ses traditions latines - le maître fait bénéficier ses élèves de son savoir -, le monde de l'éducation abandonne de plus en plus les questions de pédagogie pour se sauver dans les débats matériels : cinq ou six jours de cours, six ou huit semaines de vacances en été, 22 ou 25 bâtiments scolaires dans le secondaire, 15,6 ou 19,3 élèves par classe, etc. Certes, chacune de ses interrogations a ses raisons d'être. Elles ne sont pas moins toutes secondaires.

À quand le débat public sur le rôle des instituteurs, alors qu'au plus tard en troisième année du primaire, l'écolier moyen est confronté à la découverte que, sur certains sujets, il en sait plus que son soi-disant maître de classe ? Simplement parce qu'il en a toujours été ainsi, il est jugé « évident » que l'école terrorise des enfants de sept ans - qui risquent de s'amuser en classe - avec des notes les classant au soixantième près. Et quand seront éliminés les cours d'informatique ? D'où vient cette idée qu'on puisse séparer l'apprentissage d'un logiciel - en « informatique » - de son utilisation - en « correspondance » ou lors de la rédaction d'un rapport de recherche ? Aux connaissances acquises par les élèves à travers les médias, on reproche leur manque de structure, on parle d'un « savoir confetti ». Or, l'école réussit-elle vraiment mieux à lier l'histoire au français, l'instruction civique à l'économie ?

Les lenteurs dans le monde de l'éducation s'expliquent bien sûr. Pas une semaine ne passe sans une demande de réforme. Pas une semaine ne passe sans une levée de boucliers. Corporatisme, activisme, lobbying, etc. - l'enseignement comprend tous les ingrédients qui mènent droit à l'immobilisme. L'Éducation nationale englobera à la rentrée quelque 97 000 élèves, après tout presque un quart de la population. Sans parler des autres concernés : parents, enseignants, etc. Et pourtant, alors que les débats publics restent superficiels, ici et là, le mammouth se meut.

Certes, l'école s'excuse encore quand en plus d'un savoir théorique, elle se permet de promouvoir aussi un savoir-faire. Les soft skills et les compétences sociales - s'exprimer, conduire un entretien, travailler et régler des conflits en groupe et autres savoir-vivre - s'apprennent tout au plus par hasard. Un manque qui joue au plus tard dans la transition de l'école vers le monde du travail - un des points faibles les plus voyants des lycées luxembourgeois. Une analyse de l'« après-école » d'anciens du Lycée hôtelier Alexis Heck de Diekirch, qui offre probablement la formation la plus pointue dans ce domaine, montrerait pourtant qu'ils comptent sans doute parmi les bacheliers les plus polyvalents du Grand-Duché. 

Le travail en groupe sur des projets a entre-temps fait son entrée dans les écoles. La plupart du temps, il existe cependant seulement au jardin d'enfants - où il est encore considéré comme étant une méthode naturelle - et dans les dernières années du secondaire. Entre les deux, l'école semble avoir trop peur de ses élèves. 

La rentrée 2000 sera - enfin - marquée par l'apparition de méthodes d'évaluation complémentaires aux traditionnelles notes. Et dans la formation administrative et commerciale (dite « ECG »), le ministère a même osé l'impossible. Là où chaque soi-disant expert connaît au moins cinq matières qu'il faudrait ajouter au plan d'études, on a réduit le nombre de branches de treize à dix en les intégrant davantage. Et avec le « PC-Führerschein », le ministère impose même au secondaire classique de reprendre une idée ayant fait ses preuves dans le technique...

L'informatique est sans doute le plus formidable moteur de l'apprentissage horizontal et informel. À la rentrée, les nouvelles technologies feront ainsi leur entrée dans les cours de français des classes de VIIe du secondaire classique. Certes, les profs y apprendront plus que les élèves, mais c'était déjà comme ça avec les premières cassettes vidéo. 

Avec le Lycée Aline Mayrisch, qui n'ouvrira ses portes qu'en 2001 en tant qu'établissement autonome, le ministère de l'Éducation nationale veut franchir un pas qualitatif. Sous le signe de l'interaction avec les élèves, la recherche et l'innovation, le nouveau lycée du Geeseknäppchen deviendra en quelque sorte un laboratoire pour un enseignement moderne au Grand-Duché. Même si on ne dépasse pas vraiment le stade de l'expérimental, c'est déjà ça.

Vaut-il vraiment la peine de faire tous ces efforts, de penser l'école différemment ? Ces « jeunes d'aujourd'hui », ne sont-ils pas tout simplement exaspérants ? Sauf à croire au génétisme absolu - et que les gènes se dégradent de génération en génération - les classes de première année du primaire accueilleront des enfants a priori plus enthousiastes face à l'école que de nombreux parents. Décharger sur les seuls élèves la responsabilité qu'ils perdent cette attitude positive après quel-ques années passées sur les bancs de l'école, devrait sembler - même au plus aigris des enseignants - un peu simpliste.

 

Jean-Lou Siweck
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