Sur les cendres du vieux monde

John Wayne est mort

d'Lëtzebuerger Land du 13.12.2001

Rachel Sikora travaille dans une banque au Luxembourg, dans « cet Eldorado adossé à la précarité lorraine ». Rachel a 31 ans, elle est une amie d'enfance de Laurent Hasse ; elle est petite-fille de mineur lorrain comme lui est fils d'un cadre en préretraite d'une usine sidérurgique. Il lui aura fallu dix ans, à Laurent Hasse, pour revenir en Lorraine, dans la vallée de la Fensch, dans cette région abandonnée, moribonde, touchée de plein fouet par la crise économique après la fermeture des mines et de la majorité des usines. 

« Je suis revenu parce que la fuite laisse un goût amer, un sentiment d'inachevé, l'impression obsédante que, quittant la région précipitamment, j'y ai laissé une partie de moi-même ...à reconquérir peut-être par le biais d'un film » (note d'intention du réalisateur). Ce film de réconciliation s'appelle Sur les cendres du vieux monde, il fut coproduit en 2001 e.a. par arte, la RTBF et la société luxembourgeoise Tarantula (et cofinancé par le Fonds de soutien à la production audiovisuelle), et, après un premier passage sur la RTBF, sera diffusé ce soir sur arte.

D'une année de tournage entre Hayange, son village natal, et Uckange, année durant laquelle il suivit ses cousins, amis et amies d'enfance, des ouvriers au chômage, des fils de travailleurs immigrés, des travailleurs à la retraite ayant peur de perdre leurs maisons dans les affaissements miniers, les derniers clients du Café de la paix, et interroge longuement son père sur son rôle dans les restructurations des usines, Laurent Hasse a tiré un documentaire très subjectif et engagé (ce n'est pas un hasard que le projet ait plu à Donato Rotunno et Eddy Géradon-Luyckx). 

Laurent Hasse est non seulement de cette génération d'enfants qui ont grandi avec la télévision - entre John Wayne et Casimir -, il est également issu d'une famille assez bien située pour que sa famille put s'acheter une caméra pour filmer ses enfants :  le film s'ouvre donc sur ces souvenirs d'une enfance heureuse, baignée dans l'insouciance la plus parfaite. Enfant, il croyait tellement fort à l'union de la Lorraine avec la sidérurgie que, quand on lui dit que c'était fini, « c'était comme si on avait décidé de rayer toute une région de la carte de France ».

Le personnage le plus emblématique de Sur les cendres... est sans aucun doute Didier Drohm, le cousin, 40 ans, ouvrier sidérurgiste qui survit d'un contrat intérim à l'autre, puis, de galère en galère, vire à gauche en devenant membre de la CGT, puis à l'extrême-droite, parce qu'« ils ont promis d'abolir le stationnement payant à Hayange ». Parce qu'il est dans le désarroi le plus parfait surtout, qu'ayant perdu son boulot, il se sent abandonné par les syndicats, la politique, le système social. « T'imagines que la ville d'Uckange était un corps humain dont l'usine était à la fois le coeur et le cerveau, » se souvient Hamid Adjaoud, fils d'un ouvrier sidérurgiste immigré.

Porté par une belle bande-son minimaliste de Rodolphe Burger - quelques accords de guitare utilisés parcimonieusement - le film baigne dans une grande nostalgie, qui se traduit aussi par les images sursaturées. Les gens sont devenus fatalistes, nous raconte Laurent Hasse, que leurs enfants ont fui le chômage lorrain, de nombreux ouvriers traversent quotidiennement la frontière pour venir travailler chez Cargolux ou TDK. « J'ai l'impression que [la Lorraine] est un peu la banlieue du Luxembourg, » estime un autre ami d'enfance, et Laurent Hasse regrette que si peu de gens se bougent, s'organisent syndicalement, essayent de résister au mouvement. Souvent très sentimental, le film pèche surtout par manque de précision des informations : on a l'impression que ce ne sont pas les données exactes - sur le chômage, sur l'économie luxembourgeoise p.ex. - qui intéressent Laurent Hasse, mais avant tout sa propre Vergangenheitsbewältigung. 

Mais son amie Rachel le lui dit : c'est comme ça qu'il va, le monde, que de son poste luxembourgeois elle ne peut que plaindre les chômeurs en Lorraine. Et que Laurent Hasse ne peut que les filmer. Et à la fin, alors que le Café de la paix et la maternité ferment eux aussi, Laurent Hasse achève son film et quitte à nouveau Hayange. Un constat fataliste aussi.

 

Sur les cendres du vieux monde de Laurent Hasse, documentaire, France, 2001 ; 73 minutes, ce soir à 22h25 sur arte

 

josée hansen
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