Le satyre qui perd son potentiel critique

La satire cache le drame

d'Lëtzebuerger Land du 16.10.2015

Perte de souveraineté et plage Lors de la dernière visite publique de Yanis Varoufakis à Berlin, pour conclure la table ronde tout en essayant de donner un ton positif aux critiques virulentes qui venaient d’être énoncées concernant l’état actuel de la société grecque et européenne – Varoufakis était en effet en train d’expliquer que la Grèce a graduellement perdu sa souveraineté depuis 2008 et que le retournement du « non » du référendum en « oui » a cristallisé le coup mortel au symbole, et dernier espoir démocratique, que représentait le gouvernement Syriza précédent – le théoricien marxiste italien Franco Bifo Berardi, raconta une anecdote.

Un jour cet été, sur l’île grecque d’Alonissos, « sur une plage presque déserte où j’étais, avec juste une petite cantine, je vécus une scène sortie d’un film de Wim Wenders : deux personnes discutaient de la situation politique, elles étaient fâchées. Je leur demandais comment allait finir cette histoire. ‘Io sono ottimista’, lui répondit l’un des deux hommes, ‘certains ont le pouvoir, nous on plonge dans la mer le matin et on s’en fout de Schäuble’ ».

Le philosophe conclut sur un ton humoristique en disant que dorénavant, telle était sa philosophie. Or cette « scène de Wim Wemnders », constitue la vie quotidienne grecque, du moins en été. Et tel est en effet le risque – et la chance – en Grèce : quoi qu’il arrive, la vie y est tout de même (très) belle. Or, si la beauté et le rire rendent la réalité plus supportable, ils ont également la vertu de la cacher… Et l’hiver arrive.

Le satyre qui perd son potentiel critique La vie politique en Grèce continue à se dérouler à l’image de la campagne électorale de – presque – tous les partis qui, pour les élections du 20 septembre, ont choisi une communication sur le ton, déplacé et nécessaire, de l’humour. L’humour était alors devenu indispensable, car plus personne ne pouvait prendre au sérieux un troisième scrutin en neuf mois. Or, si la satire constitue un instrument critique classique, aujourd’hui ses effets dérivent.

Les satyres, ces créatures de la mythologie grecque qui forment le cortège dionysiaque, boivent, dansent et draguent. Si leur présence a un but comique, ils s’attaquent, à travers leur comportement dérisoire, aux mœurs publiques. Ils se moquent aussi bien des « bouffons » que des puissants et à travers ce processus, démasquent les vices de la société et en formulent une critique virulente.

Dans sa version contemporaine, le satyre s’exprime aussi sur internet. Les réseaux sociaux grecs de ces dernières semaines sont en effet emplis de satires. Des vidéos humoristiques, des blagues, des photographies caricaturales à propos de : Tsipras habillé en kaki lors d’une visite avec son ministre de la Défense nationale (du parti de droite des Grecs « indépendants », Anel), la ridicule course des candidats à la présidence du parti traditionnel de droite de la Nouvelle Démocratie (l’opposition), les disputes au Parlement (qui est plus souvent décrit comme un cirque que comme une institution du gouvernement), l’anglais d’Alexis Tsipras, etcetera. Bref, le public en a pour sa faim en ce qui concerne les rires.

Crash-test du gouvernement Mais en réalité, la scène politique grecque est complétement déboussolée, et cela n’est point drôle. Cette satire masque et dévoile à la fois la dégénérescence du pays. D’autant plus que ce troisième mémorandum – « austerity reloaded » comme l’on peut le lire un peu partout – va être douloureux. Ce vendredi 16 octobre à minuit va se dérouler au Parlement grec le vote du projet des 19 lois qui constituent les conditions préalables pour que soit débloquée la « dose » (tel est le mot officiel en grec) des deux milliards d’euros « d’aide ». Et si, dans ce projet de loi nous pouvons enfin lire une approche extrêmement sévère – avec menace d’emprisonnement – concernant l’évasion fiscale, il n’y a par ailleurs que de l’austérité : la diminution des retraites et toute une série d’autres mesures qui vont porter un coup supplémentaire à l’économie grecque…

La plage et la satire ne suffisent pas Varoufakis répondit à l’anecdote de l’Italien par une autre anecdote : « En Grèce, en tant que ministre, je pouvais refuser les gardes du corps et circuler librement, en France également. En Allemagne, j’étais obligé d’accepter quatre à cinq personnes. Ils étaient : sans un sourire, efficaces, polis, grandioses et complétement silencieux. Lors de l’une de mes premières tournées européennes, j’étais à l’aéroport de Francfort en direction de Berlin afin de rencontrer Wolfgang Schäuble pour la première fois. Juste avant d’embarquer dans l’avion, le chef des gardes du corps, me parla : ‘Permettez-moi de vous dire quelque chose Monsieur : je voudrais vous remercier. Sachez que ce que vous faites a le potentiel de nous libérer nous autant que les Grecs’ ». Satire, ou action ?

Sofia Eliza Bouratsis
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