Art contemporain

Mono : un parcours monographique transrégional

d'Lëtzebuerger Land vom 20.07.2012

Cette année, quinze institutions culturelles de la Sarre, de la Lorraine et du Luxembourg participent à un nouveau projet, dénommé Mono 2012, et présentent vingt expositions monographiques d’artistes modernes et contemporains. Cette initiative se veut être la plus grande coopération culturelle organisée dans la Région Sarre-Lor-Lux, depuis l’année 2007, où le Luxembourg avait sollicité des institutions de la Grande Région pour représenter conjointement la Capitale européenne de la culture. Censé favoriser la région comme pôle culturel, Mono agit aussi comme instrument politique afin d’attirer l’attention non seulement sur les vaisseaux amiraux (le Centre Pompidou-Metz, le Saarlandmuseum ou le Mudam), mais aussi sur des lieux culturels plus petits, voire plus discrets.

Le thème proposé par les responsables de ce projet transfrontalier, à savoir des expositions personnelles d’artistes des XXe et XXIe siècles, est vaste, peut-être trop vaste. Alors que les institutions de la Lorraine présentent des expositions d’artistes renommés comme Sol LeWitt, Doug Wheeler ou Ben Vautier, le Luxembourg met le focus davantage sur des jeunes artistes contemporains. La Saare, quant à elle, a choisi la photographie comme l’un des axes majeurs. Même si l’on peut tisser certains parallèles entre les différentes expositions des trois pays, il ne semble cependant pas y avoir de véritable position commune.

Le Saarlandmuseum met en avant le photographe allemand Roland Fischer, en lui dédiant sa plus grande exposition monographique. Revendiquant l’exposition comme étant l’une des contributions majeures de Mono, le musée à Sarrebruck expose une centaine de photographies de cet artiste connu notamment pour ses grands formats et ses portraits de moines et de nonnes. Toujours à Sarrebruck, mais de l’autre côté de la Sarre, la Galerie der HBKSaar propose (jusqu’au 29 juillet) un dialogue entre les photographies d’Otto Steinert et celles de Sven Erik Klein.

La Völklinger Hütte quant à elle a invité le photographe français Nicolas Dhervillers à investir au préalable les lieux. Les photographies de l’ancienne usine sidérurgique apparaissent telles des spectres au sein de leur lieu de création et offrent un beau complément à l’exposition August Sander – Landschaften au Museum Schloss Fellenberg, dont les paysages aussi impressionnants qu’étonnants renvoient également au passage du temps (jusqu’au 19 août). Ce petit musée à Merzig montre un aspect moins connu du photographe célèbre pour ses photographies des hommes du XXe siècle, dont un échantillon fut montré lors de l’exposition au CNA en 2010, et permet un aperçu intéressant du travail de l’atelier d’August Sander. Exécutées surtout dans les années 1930 et en grande partie par le fils d’August Sander, Erich Sander, ces photographies ont d’ailleurs une grande valeur documentaire.

Changement de décor au pays voisin : à Metz, on mise davantage sur l’émotion esthétique. Bien que le Frac Lorraine offre la première exposition monographique de Doug Wheeler en Europe depuis 1975 (voir aussi en page 19), la contrainte des lieux ne permet de montrer que trois œuvres de ce pionnier des installations de lumière des années 1960/70. Une pièce phosphorescente, un environnement immersif et un « mur de lumière » permettent au spectateur de passer des moments d’absorption et de dissolution de l’espace. Cette expérience de l’infini est presque contraire à ce que l’on peut vivre au Centre Pompidou-Metz où c’est un concept strict et bien défini qui qualifie les œuvres. La galerie du deuxième étage est consacrée exclusivement aux Wall Drawings de Sol LeWitt, protagoniste de l’art conceptuel et du minimalisme. Il réalise entre 1968 et 2007 environ 1 200 dessins muraux, tous basés sur la ligne droite et ses possibles déclinations, démontrant que les calculs mentaux peuvent aussi avoir une force visuelle impressionnante. On notera que non seulement la réalisation des dessins suit les instructions données par l’artiste au moment de la conception des œuvres, mais que toute la scénographie de l’exposition se décline de la vision de l’artiste.

Parallèlement aux expositions de Doug Wheeler et de Sol LeWitt, on peut voir au Faux Mouvement à Metz des installations sonores et des sérigraphies blanches avec des fragments de poème imprimés en noir de l’artiste-poète américain John Giorno. Deux autres expositions qui ont pour thème le langage sont montrées au château de Malbrouck, avec les collages, installations et surtout les célèbres peintures-écritures de Ben Vautier, et à la Synagogue de Delme, avec une installation surdimensionnée de l’artiste mexicain Erick Beltrán.

Au Luxembourg finalement, ce sont en premier lieu de jeunes artistes internationaux qui sont promus par les institutions culturelles. Au Casino Luxembourg, le projet Mono offre l’occasion de contempler les installations et les modèles architecturaux de l’artiste belge Wesley Meuris qui ne sont pas sans rappeler l’humour ironique de ses compatriotes Wim Delvoye et Jan Fabre. Le Mudam montre six expositions dans le cadre de Mono, dont la plus grande et la plus polémique est celle Sanja Iveković. Les visiteurs réguliers connaissent déjà l’installation de Sarah Sze, réalisée en février 2012. Les expositions de Steve C. Harvey et de Simon Evans se situent dans le même ordre inventif que l’assemblage de Sze. Les dessins méticuleux et précis de Steve C. Harvey dépeignent des machines gigantesques et semblent sortis tout droit d’un univers de science-fiction, alors que les dessins et collages de Simon Evans décrivent un monde plus intime, dressant un inventaire d’objets personnels et proposant un plan de vie. En opposition à ces œuvres débordant d’idées, les installations filmiques de Filipa César et les photographies en noir et blanc d’arbres et en couleur d’un intérieur de maison japonaise
d’Emily Bates semblent plus contemplatives et zen.

Situé entre Luxembourg et Metz, Dudelange se propose comme un autre pôle culturel participant au projet Mono. La série de photographies des sœurs jumelles Carine et Elisabeth Krecké exposée au Centre d’Art Nei Liicht est issue de leur voyage en Amérique. Il est à remarquer que cette exposition est la seule consacrée à des artistes luxembourgeois, ce qui est bien dommage, en comparaison notamment à l’Allemagne qui promeut ses propres photographes dans presque toutes les institutions participantes à Mono. En effet, ce projet transfrontalier aurait été une bonne occasion d’attirer l’attention d’un public international sur la création nationale.

L’exposition de Raphaël Dallaporta au Centre national de l’audiovisuel s’inscrit elle aussi dans le cadre du projet Mono. Pour ses œuvres troublantes impliquant une critique sévère de la société, le photographe français sollicite l’aide de militaires, de juristes, de médecins légistes ou d’archéologues. Sa série Antipersonnel se compose de photographies de mines antipersonnel, avec une brève description de leur origine et utilisation, et est intéressante dans le sens où l’on se rend compte combien de ces mines sont produites en Europe et en Amérique. D’autres séries sont plus choquantes, comme Fragile qui se compose de photographies d’organes sanglants et de personnes mortes. Exposées sans mise en garde adéquate préalable, ces images ne sont certainement pas destinées aux enfants et aux personnes non-averties et il est justifié que le spectateur se questionne à son tour sur le rôle et la responsabilité de l’artiste tout comme de ses médiateurs.

En résumé, Mono est une bonne initiative pour vivifier le monde des institutions culturelles, notamment celles de taille plus modeste, dans la Région Saare-Lor-Lux. Quelques questions restent cependant ouvertes : Y aura-t-il une suite, comme le sous-titre de Mono, « 2012 », le suggère ? Si Mono doit présenter une parallèle à la Documenta 13, tel que les responsables le soutiennent, se tiendra-t-il uniquement tous les cinq ans ? Enfin, on peut y déceler un des problèmes de ce genre de manifestations, à savoir que les grandes institutions ont du mal à s’aligner sur un même concept. Alors que Mono a lieu du 1er juin au 2 septembre, le Centre Pompidou-Metz, par exemple, a entamé son exposition le 7 mars et la Völklinger Hütte la sienne le 1er avril, donnant ainsi l’impression que les expositions s’inscrivent plutôt dans le cadre de leur programme régulier que dans celui du projet Mono et garantissent à leurs projets une autonomie, au détriment d’une ligne directrice commune.

Plus d’informations : www.mono2012.eu
Florence Thurmes
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