Face à la concurrence des grands bureaux internationaux, les architectes luxembourgeois ont beaucoup de mal à s’imposer sur le marché. Où l’entrisme et le réseautage sont les seuls moyens de faire face au népotisme des adjudicateurs

Concours de circonstances

d'Lëtzebuerger Land du 23.10.2015

« Les concours ? C’est une catastrophe ! » Une architecte, qui, comme tous ses collègues interrogés pour cet article, désire rester anonyme, s’insurge contre le fait que, alors qu’un concours d’architecture devrait être un appel à la créativité des architectes pour répondre à une situation urbanistique et au programme spécifique d’un projet de construction, consiste désormais à 80 pour cent de travail administratif (en ce moment, on demande avant tout le respect des critères énergétiques). Participer à un concours, c’est deux mois de travail pour un bureau d’architecture, préparation du dossier, conception d’un projet, parfois des semaines où une équipe de plusieurs architectes travaille jour et nuit pour boucler une proposition – et s’il n’est pas retenu, ce travail était complètement en vain. Parfois, ces procédures peuvent mettre en danger la survie même du bureau, surtout les petites et moyennes structures. « Les architectes travaillent complètement à perte avec leur matière grise », constate Pierre Hurt, directeur de l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils (OAI). « Oui, mais, ajoute un confrère architecte, tout le monde devrait avoir le droit de participer aux concours », qui deviennent, à ses yeux, de par les critères de participation, inatteignables pour les petits bureaux.

Quelques chiffres pour situer le débat, publiés dans le livre sorti à l’occasion du vingtième anniversaire de l’OAI : en 1990, année de la fondation de l’ordre, il y avait 246 architectes affiliés au Luxembourg, avec 162 bureaux. Aujourd’hui, il y a 942 architectes, soit trois fois plus, et 478 bureaux. 78 pour cent de ces bureaux ont un effectif de entre une et cinq personnes, seuls dix bureaux emploient entre seize et vingt personnes ; quinze bureaux ont plus de 21 employés. Un quart des bureaux sont des internationaux, qui n’exercent qu’occasionnellement au Luxembourg – « le pays, dit Pierre Hurt, est extrêmement perméable à la concurrence internationale ».

Et le pays est devenu attractif pour les architectes-stars internationaux : le grand projet Royal Hamilius, 36 000 mètres carrés, a été remporté par le britannique Norman Foster (avec Tetra Kayser ; adjudicateur : Ville de Luxembourg), la Maison du Savoir à Belval, 52 000 mètres carrés, a été construite par le bureau Suisse Baumschlager-Eberle (avec Christian Bauer Architectes ; adjudicateur : Fonds Belval) et l’Américain Arquitectonica vient de remporter le concours pour l’îlot mixte de la porte de l’Europe, 33 300 mètres carrés de bureaux, commerces et logements en face de la Philharmonie (avec m3 ; adjudicateur : Fonds Kirchberg). Tous ces grands concours s’adressent désormais directement à une association entre architectes et promoteurs immobiliers pouvant construire les complexes, donc il faut une certaine taille pour pouvoir y participer. Les architectes luxembourgeois sont alors souvent les relais autochtones, ceux qui facilitent la longue marche à travers les institutions avant que ne puisse se faire le premier coup de pelle et qui assurent la surveillance du chantier au quotidien.

Face à cette concurrence des grosses machines, les architectes luxembourgeois sont-ils condamnés à la construction de maisons unifamiliales ? Ou, pire, à la transformation des maisons de leurs cousins/cousines ou à l’établissement de passeports énergétiques pour la vente d’appartements ? « Il n’y a presque plus de concours d’architectures nationaux », regrette un jeune architecte, qui s’est établi en indépendant il y a une dizaine d’années et qui fustige le fait que les conditions d’accès aux concours ne soient pas équitables et excluent catégoriquement les petites structures, qui ne remplissent pas les conditions matérielles (nombre d’employés, chiffre d’affaires, références...) Or, des architectes comme Dominique Perrault ou Renzo Piano doivent leur carrière entière à un concours prestigieux remporté à leur jeune âge – le premier avait 36 ans lorsqu’il fut choisi pour la nouvelle Bibliothèque nationale voulue par François Mitterrand, le deuxième n’en avait que 34 quand il construisit le Centre Pompidou à Paris. Polaris Architects (Carole Schmit et François Thiry) venaient tout juste de s’établir au Luxembourg lorsqu’ils remportèrent le concours du Fonds Belval pour le pavillon d’information Skip, cette vague jaune toujours installée au rond-point Raemerich, concours réservé aux jeunes en-dessous de 35 ans et qui leur valut une reconnaissance publique immédiate. Or, le concours ouvert ne doit pas toujours être la panacée : en Allemagne, l’appel ouvert pour la conception d’un musée pour le Bauhaus à Dessau avait généré 831 dossiers de candidatures – et le jury vient d’attribuer, le mois dernier, deux premiers prix, sans qu’il ne soit clair qui des deux lauréats va pouvoir construire le musée. S’il est construit.

Au Luxembourg, l’organisation de concours d’architecture pour la construction de grands projets est récente. Il y a vingt ans encore, même les infrastructures les plus prestigieuses furent attribuées selon le bon vouloir des décideurs politiques, aux architectes qui leur plaisaient : le Mudam à IM Pei, dont la pyramide du Louvre avait tellement impressionné le Premier ministre de l’époque, Jacques Santer (CSV) ; la Cité judiciaire à Rob Krier, l’enfant du pays, ami d’enfance de l’administrateur du ministère des Travaux publics d’alors, Fernand Pesch. Ce furent le Fonds Kirchberg, le Fonds Belval, puis aussi la Ville de Luxembourg, qui, sous la pression de l’Europe et des professionnels, commencèrent, il y a une quinzaine d’années, à passer par des concours d’architecture, souvent très médiatisés et dont les résultats furent discutés à chaque fois avec passion. Puis arriva la crise de 2008, l’État freina ses grandes ambitions infrastructurelles (les « projets d’envergure » discutés la semaine passée au Parlement étaient des park & ride, rien de moins bling-bling) et le Fonds Belval vit son ardeur stoppée net par des calendriers aussi serrés que les budgets. Alors des projets comme les Archives nationales ou le hall sportif, pour lesquels les concours eurent lieu il y a des années (et furent tous les deux remportés par Paul Bretz), ont été remis aux calendes grecques, le premier pour des raisons politiques, le deuxième pour raisons budgétaires. Et d’autres projets, comme la bibliothèque universitaire ou la Maison de l’innovation, ont été attribués sous la main, sans concours (à François Valentiny, respectivement à Bourgignon-Siebenaler). Malgré les années de débats quant à son emplacement idéal, le nouveau stade national de football a été attribué au bureau Gerkan, Marg & Partner de Hambourg (avec Beng), par la Ville de Luxembourg, sur simple appel à candidatures. Souvent, les architectes remportent aussi un « concours de circonstances », parce qu’ils déjeunent avec le maire, qu’ils habitent le village ou qu’ils ont fait la connaissance du chef du service de l’architecte lors d’une fête familiale. Ce népotisme flagrant est ce qui met le plus en rage ceux qui rament pour la survie de leur bureau sur un marché de plus en plus concurrentiel.

Conscient du malaise dans le milieu, l’OAI a lancé un groupe de travail « concours d’architecture », qui est en train d’élaborer, avec l’Administration des bâtiments publics et le syndicat des communes Syvicol, un guide pratique pour l’organisation de tels concours, notamment au niveau communal. Il sera présenté le 25 janvier 2016, puis accompagné d’une campagne d’information. Car les directives européennes sur les marchés publics imposent plus de transparence à ce niveau-là, avec une procédure négociée (après appel à candidatures sur dossier de références, concours ou consultation rémunérée) pour les projets dont les honoraires selon le barème officiel se situent au-dessus de 134 000 euros s’ils émanent de l’État ou au-dessus de 207 000 euros si l’adjudicateur est communal. « Il est évident que l’Ordre plaide pour des procédures très claires, démocratiques et transparentes », affirme Pierre Hurt. Sala Makumundu, architecte chez Christian Bauer (qui doit la renommée de départ de son bureau notamment au concours qu’il remporta pour la transformation du Musée national d’histoire et d’art), qui est en charge du dossier concours auprès de l’OAI, insiste : il faut une meilleure préparation des concours, avec une définition claire des prestations à fournir par l’architecte, des critères quantifiables (et non seulement un dossier de « références » qui ne sert souvent qu’à éliminer les candidats n’ayant pas encore construit d’école ou d’hôpital), un programme arrêté (qui ne change pas mille fois en cours de route) et un jury professionnel et indépendant du pouvoir adjudicateur (les jurys de la Ville de Luxembourg ne sont souvent composés que de politiques et de responsables d’administrations, ndlr.)

En outre, il serait souhaitable de prévoir une sorte de « wild cards » pour de jeunes bureaux, afin de stimuler la créativité et, qui sait, peut-être être surpris par de nouvelles idées formelles. « Organiser un concours ne devient pas forcément plus cher ni ne dure plus longtemps, s’il est bien préparé », insiste Pierre Hurt. Qui regrette qu’au niveau communal, les considérations économiques et de temps (il faut construire vite afin que le maire puisse inaugurer le bâtiment juste avant les élections) prennent le dessus, au lieu de discuter innovation architecturale ou qualité urbaine. L’OAI a offert une formation aux architectes désireux de se porter candidats pour aider les communes à organiser de tels concours – ce qui peut surtout s’avérer utile pour les petites communes qui n’ont pas de services techniques spécialisés. En outre, l’OAI demande à ce que ces concours soient rémunérés, avec un « multiple » de la valeur des prestations à fournir (la hauteur de ce multiple du travail équivalant à un avant-projet sommaire est en cours de discussion). « C’est bien de discuter de la qualité architecturale, concède Sala Makumbundu, mais il faut en premier lieu établir une relation de confiance avec le maître d’ouvrage lorsque l’on construit pour une commune. Car nous construisons un environnement urbain qui dépasse largement la durée d’un mandat électif, affirme-t-elle. Et cet environnement a une valeur. »

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land