La cryptograhie est devenue un enjeu politique majeur

Cryptocitoyenneté

d'Lëtzebuerger Land vom 10.02.2017

Longtemps un recoin relativement obscur des mathématiques, la cryptographie est devenue au fil du temps une arme critique utilisée par les gouvernements, les armées et les services de renseignement pour sécuriser leurs communications stratégiques et espionner celles des autres, ennemis et amis confondus. À cela s’ajoute aujourd’hui une dimension insuffisamment prise en compte : son importance sociétale. La cryptographie est devenue un enjeu politique majeur, une discipline dont les citoyens doivent comprendre les tenants et les aboutissants et qu’ils doivent pouvoir s’approprier un tant soit peu sous peine d’abdiquer leur autonomie à l’égard d’États de plus en plus intrusifs et de moins en moins scrupuleux.

Comment par exemple s’attendre à ce que les électeurs soient capables de mesurer ce que recouvre l’exigence, souvent formulée par les services de sécurité lorsqu’une opinion publique se trouve en état de choc et d’hystérie après une attaque terroriste, d’intégrer aux applications et communications encryptées utilisées par tout un chacun des accès privilégiés (« backdoors ») censés être utilisables seulement par les agences gouvernementales ? Et ce alors que cette notion même d’accès réservé est contraire aux concepts de base de la cybersécurité et revient toujours, en pratique, à introduire des vulnérabilités. Sans un bagage minimum sur le fonctionnement de la cryptographie et sur les garanties qu’elle donne à tout un chacun contre le totalitarisme, les citoyens-électeurs seront en effet très tentés de s’incliner et d’abdiquer leur droit fondamental à des communications sûres au nom du fameux « je n’ai rien à cacher ».

Les gouvernements le savent et ne résistent pas à la tentation de mettre en avant une notion de « cybersécurité » plutôt que ce qui constitue son fondement, les techniques d’encryption utilisées à bon escient et de manière distribuée. Le caractère distribué de ces techniques est en effet une protection puissante, et sans doute la seule vraiment efficace, contre les abus d’autorité exercés à coup de stockage massif de données et d’algorithmes. Mais pour l’administration Obama par exemple, qui présentait il y a un an son plan d’action national de cybersécurité, un texte d’un millier de mots soigneusement pesés, c’est cette notion de sécurité qui est mise en avant plutôt que les outils à la disposition des citoyens pour sécuriser eux-mêmes leurs communications. Le texte assure certes que davantage doit être fait pour que « les citoyens aient les outils dont ils ont besoin pour se protéger ».

Mais, alors qu’il passe en revue les risques, notamment le vol d’identité, et esquisse un plan de l’administration chiffré à 19 milliards de dollars pour les minimiser, le mot encryption ou cryprographie ne tombe pas une seule fois, ce qui est révélateur. Alors qu’elle devrait commencer à l’échelle individuelle par des actes simples, la
cybersécurité tend à être présentée comme une superstructure assurée et financée par les autorités, même si le plan Obama mettait en avant aussi les « équipes fédérales civiles de cyberdéfense », dont le nombre devait être porté à 48, et mentionnait, dans une section intitulée « Empower Individuals », le rôle des citoyens dans cette lutte. Dans l’ensemble, toutefois, la cybersécurité apparaît comme un monstre froid confié à des experts, alors que l’on sait, après avoir découvert les filets dérivants de la NSA et les pouvoirs exorbitants accordés de manière occulte aux agents de renseignements au nom de la législation FISA, qu’on ne peut pas leur faire confiance.
Face à cette dérive confiscatoire, il est devenu indispensable d’intégrer aux cursus scolaires, dans le cadre de l’éducation civique et des cours consacrés aux technologies de l’information, l’importance politique de la cryptographie et une introduction pratique à ses rudiments. Pour cela, il faut commencer par se mettre d’accord que non, ce ne sont pas que les criminels et les terroristes qui ont besoin d’outils d’encryption individuels.

Jean Lasar
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