W

Je suis deux, soyons quatre

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2003

W - qu'on doit lire Double You - est un très beau titre pour le nouveau court-métrage de Luc Feit. Même si la lettre en soi a perdu toute sa noblesse depuis qu'elle est devenue initiale dans le nom du président belligérant des États-Unis, pour le distinguer de son belligérant de père. Contrairement à ce W-là, le W de Luc Feit est tout en légèreté ludique. Le titre a au moins deux sens différents: le «double you» peut désigner le jeune couple amoureux qui découvre la sexualité et son intimité, mais aussi la dualité sexuelle du troisième personnage principal. Comme déjà dans Ferkel, son premier court-métrage, Luc Feit nous parle d'amour, de sexualité et d'homo- ou transsexualité de manière décomplexée et pleine d'humour. 

W est son troisième film, le deuxième n'ayant pas encore été présenté au Luxembourg. L'initiative d'Utopia de montrer W en première partie de Punch Drunk Love de Paul Thomas Anderson s'avère très judicieuse, comme les deux univers ont finalement beaucoup en commun. 

W est un film sans paroles, comme Ferkel. Ce qui étonne d'un acteur de théâtre, qui, par définition se base surtout sur le texte. Mais peut-être qu'au vu du parcours de Luc Feit, cela n'étonne pas tant que cela; pour les soirées luxembourgeoises orchestrées par Frank Feitler, son jeu s'est de plus en plus éloigné du texte, cherchant ses interprétations loin de cette base littéraire, l'Edward II qu'il a fait avec sa soeur Anik et le metteur en scène Johannes Zametzer, l'année dernière au Capucins, réduisait le texte de Christopher Marlowe à la portion congrue; Homekrimi, la première pièce de théâtre qu'il ait écrite et mise en scène lui-même se basait également sur très peu de dialogues.

Mais ce qui n'était pas évident sur scène fonctionne d'autant mieux dans le film: W est un film gai, léger et enjoué, qui raconte sans fioritures et avec un étonnement presque naïf la découverte de la sexualité par un jeune couple (Isabelle Sempere et Boris Berthelot), lui, éjaculateur précoce au début, elle gamine provocatrice. Dans un univers décalé, dans des décors hauts en couleurs (Steffie Hennicot), Luc Feit fait comme un inventaire des étapes de la relation du couple, leurs jeux enfantins, leur ennui, leur quête d'autre chose qu'ils trouveront dans un bar (barmaid: Nathan Vaye). Régulièrement, l'action est entrecoupée, le réalisateur introduit des plans fixes, comme des cartes postales colorées, comme pour arrêter le temps.

W est plein d'humour et de complicité, plein de détails charmants et décalés. Ainsi, on retrouve Marja-Leena Junker en mère de la jeune femme - ou tenancière de l'hôtel? -, le producteur du film Pol Cruchten (Red Lion), qui semble perplexe de se retrouver là-dedans, ou encore Johannes Zametzer en observateur ébouriffé mais content d'observer les ébats du couple. Les treize minutes se passent à un rythme dynamique, encadré par la musique très légère d'André Mergenthaler. Cela passe tellement vite qu'on en redemande.

 

 

 

 

josée hansen
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