Premières licences de télécommunication

Faites le 15...

d'Lëtzebuerger Land du 20.05.1999

C'est fait. Sept mois après la libéralisation officielle du marché des télécommunications au Luxembourg, le 1er juin 1998, l'Entreprise des Postes [&] Télécommunications (EPT) connaît les premiers noms de ses concurrents futurs. La révolution n'est toutefois pas pour demain, puisqu'il faudra attendre encore quelques mois avant que les nouveaux opérateurs offrent effectivement leurs services. 

En deux vagues, le ministère des Communications a jusqu'à présent - sur proposition de l'Institut luxembourgeois de télécommunications (ILT) - accordé six licences et accepté la déclaration pour les services de quatre autres sociétés. D'autres candidatures sont d'ailleurs en cours de traitement ou du moins attendues à l'ILT. Trois types différents de licences existent. De même l'orientation commerciale et technique des uns et des autres n'est pas la même. La plupart des sociétés resteront donc largement inconnues du grand public.

Parmi celles-ci comptent sans doute les entreprises qui ont obtenu une licence du type B, qui les autorise à exploiter un réseau de télécommunication mais sans offrir de service de téléphonie. Deux sociétés détiennent actuellement une telle licence: une vieille connaissance de la télédistribution, Coditel s.a., et un nouveau venu, Hermes Europe Railtel b.v. Ces deux sociétés se contenteront de vendre des capacités sur leurs réseaux à d'autres fournisseurs de services. 

Coditel dispose ainsi outre son réseau de télédistribution en câble coaxial dans certains endroits et surtout à Luxembourg ville d'un réseau en fibre optique utilisé pour transporter les signaux des chaînes de télévision. D'importantes capacités de ce réseau restent toutefois inutilisées et pourraient donc être vendues à des opérateurs de téléphonie. Un partenaire privilégié pourrait être le géant américain MCI-WorldCom, qui a fondé en Belgique une joint-venture avec Coditel (elle- même une filiale de Tractebel) sous le nom de WorldCom s.a. 

Hermes Europe Railtel (HER) est une division du groupe américain GTS Carrier Services. Les compagnies des chemins de fer belges et suédois détiennent des parts minoritaires dans la société. HER dispose aujourd'hui en Europe d'un réseau en fibre optique de 9 200 kilomètres et veut l'étendre à 25 000 km fin 2000. Les projets précis quant au Luxembourg restent encore secrets. HER se positionne comme carrier's carrier, c'est à dire qu'il loue ses lignes aux grands opérateurs internationaux tels Global One, WorldCom ou encore Carrier 1.

L'arrivée au Grand-Duché de tels opérateurs de réseaux est un élément clef de la libéralisation puisqu'ils mettent en place les infrastructures qui permettent à d'autres prestataires de service de s'établir. Jusqu'ici le réseau de l'EPT était le seul autorisé au Luxembourg. Ainsi, si des grands opérateurs internationaux tel AT[&]T sont déjà présents au Grand-Duché, ils sont obligés de louer des lignes du réseau de l'EPT. Ceci aussi bien pour le trafic vers leur central national qu'à partir de celui-là vers un réseau international. La mise en place d'infrastructures concurrentes - par exemple pour la partie entre les réseaux internationaux et Luxembourg - par d'autres opérateurs pourrait cependant faire s'effondrer les prix que l'EPT peut facturer pour ce type de services.

Avec Cross Communication Distribution, un premier opérateur de services de téléphonie a reçu une autorisation (licence C) sans disposer de son propre réseau. La société Cross, propriété d'un groupe financier belge, offrait avec ses neuf salariés déjà avant la libéralisation certains services limités de téléphonie. Son créneau sont les appels internationaux des PME-PMI. Son argument de vente principal est, outre des prix avantageux, un service très rapide et sans faille. Toute une série de sociétés de ce type existent au Luxembourg avec des stratégies commerciales différentes. Elles peuvent soit se contenter de déclarer leurs services à l'ILT, soit demander une licence C qui leur permettrait d'élargir leurs prestations.

Un troisième type de licences (A) est accordé aux exploitants à la fois d'un réseau et d'un service de téléphonie. Sous cette rubrique tombe bien sûr l'EPT, qui a reçu sa licence fin janvier. La deuxième société à bénéficier d'une licence A s'appelle Level 3 Communications et est d'origine américaine. Level 3 prévoit la mise en place d'un réseau transeuropéen de près de 5 000 km qui utilisera le protocole de communication TCP/IP d'Internet au lieu des techniques habituelles de la téléphonie. Ce réseau transportera toutefois aussi bien la voix à partir d'un téléphone que les données. Au Luxembourg, les projets de Level 3 se limiteraient pour l'instant à la pose d'une connexion entre Francfort et Paris, sans s'intéresser directement au marché grand-ducal.

La troisième société a avoir obtenu une licence de type A est sans doute la plus intéressante pour le grand public: Tele2 Luxembourg. Il s'agit en fait d'une vieille connaissance puisque derrière se trouve la Société européenne de communication (SEC), la maison mère du réseau GSM Tango. À la différence des autres acteurs, à part l'EPT, les services de Tele2 visent sans ambiguïtés, outre les PME, aussi les particuliers. La société applique le même modèle déjà dans trois pays européens et d'autres vont suivre sous peu. Tele2 collaborera étroitement avec l'équipe Tango déjà en place. Selon Jean-Claude Bintz, seulement une dizaines de personnes seront embauchées en plus. Tele2 offrira en premier lieu des communications internationales moins chères que l'EPT. La SEC poursuit cette stratégie déjà avec Tango, dont les tarifs pour les appels à l'étranger sont plus avantageux que ceux de LuxGSM.

Afin de choisir entre les différents fournisseurs de services, le client n'aura toutefois pas besoin de plusieurs téléphones. En fait, s'il préfère un autre opérateur à l'EPT, il compose le préfixe de celui-ci (le 15 suivi de trois chiffres) avant de faire le numéro d'appel. La communication passe alors d'abord par le réseau de l'EPT avant d'être prise en charge par l'opérateur dont on a composé le préfixe. 

Les licences accordées jusqu'à aujourd'hui ne couvrent pas encore tous les candidats. Parmi les grands opérateurs internationaux, Global One et Unisource ont ainsi déjà rendu public leur intérêt pour une telle autorisation. Tous les deux sont d'ailleurs déjà présents au Luxembourg. Global One, par exemple, estime détenir vingt pour cent des banques de la place financière parmi ses clients. L'infrastructure de Global One Luxembourg est aussi utilisée par des fournisseurs de services de téléphonie qui ne disposent pas de réseau propre. En 1998, le chiffre d'affaires au Luxembourg de l'alliance entre Deutsche Telekom, France Telecom et l'américain Sprint s'élevait à 500 millions de francs.

Les services offerts vont aussi s'élargir. Les nouveaux fournisseurs de prestations ne gèreront ainsi plus seulement les communications sortantes de leurs clients mais aussi les appels entrants. Tele2 prévoit même de relier ses clients plus importants à travers un réseau à micro-ondes à son réseau GSM déjà existant. Les appels se passeraient donc complètement du réseau de l'EPT. 

En ce qui concerne les appels internationaux, l'EPT est de toute façon pas nécessairement en position de force. Le réseau luxembourgeois ne représente qu'une part très réduite de la plupart des communications à l'étranger. Or, en dehors du Grand-Duché, l'EPT n'est plus qu'un client auprès des grands opérateurs internationaux tels Global One, WorldCom et autres AT[&]T. Et en ce qui concerne les multinationales installées au Luxembourg, la décision quel opérateur ils choisissent est souvent prise au niveau international.

Au plan national, l'EPT est, en tant qu'"opérateur ayant une part de marché significative", obligée à ouvrir son réseau à ses concurrents, mais ne peut leur facturer ce service qu'au prix coûtant. Selon les nouveaux opérateurs, l'entreprise publique prévoirait toutefois de facturer deux taxes à ses concurrents pour les appels nationaux des clients de ceux-ci: une à l'origine de l'appel et l'autre à la terminaison de celui-ci. Un appel national serait alors facturé plus cher aux autres opérateurs qu'à un client ordinaire de l'EPT. Ce qui serait contraire aux règles de base de la libéralisation. Si l'EPT maintient sa position, un premier conflit entre l'ILT et l'ancien monopoliste pourrait donc s'annoncer.

Jean-Lou Siweck
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