Live music

Nuit de satin

d'Lëtzebuerger Land vom 28.06.2019

Billy Corgan est une des personnalités les plus polarisantes de l’industrie musicale. Un type égocentrique, perfectionniste, dédaigneux, antipathique, frustré. Ou un génie, poète, fin observateur, personnage touchant, guitariste hors pair à la voix singulière. On aime ou on déteste les Smashing Pumpkins, groupe-phare de la scène américaine des années 1990. Si cela peut sembler difficile de détester les premiers pas d’une bande de potes de Chicago inspirés par le Velvet Underground et Black Sabbath vers la fin des années 1980, c’est sans doute aussi difficile d’aimer un assemblage chaotique de quadragénaires et quinquagénaires sur le retour dans les années 2010, se prenant encore pour des guitar heros quasi anachroniques à l’heure de l’autotune.

Tout au long de ces années, Billy Corgan n’a quasi pas dévié de son chemin, pour le meilleur et pour le pire. Et malheureusement, on a sans doute eu droit au pire depuis la relative « reformation » du groupe, avec à bord désormais les trois quarts des membres originaux. On se demandait si ce songwriter d’exception avait encore en lui le feu sacré, l’inspiration pour écrire des morceaux aussi poignants que Disarm, aussi épiques que Tonight, Tonight, aussi puissants que Cherub Rock, hymnes des kids branchés de la génération X biberonnés à MTV. On a eu l’impression durant une bonne décennie que le grand chauve n’était plus qu’une pâle copie de lui-même, vivant sur la foi d’un catalogue solide mais clôturé.

Et puis en 2017 est arrivé Ogilala, son deuxième album solo après un premier essai aux contours électroniques (le plutôt mitigé TheFutureEmbrace en 2005). Et là ce fut le choc. On ne pensait plus Billy Corgan capable d’écrire de tels morceaux intenses, touchants, presque nécessaires. Sans vraiment comprendre pourquoi ces chansons dépouillées faisaient l’objet d’un album solo (sous le pseudonyme WPC comme William Patrick Corgan, son nom entier) au lieu d’être intégrées dans la discographie des Smashing Pumpkins, on se retrouvait plongé plus de vingt ans en arrière, à l’époque des singles de Mellon Collie and the Infinite Sadness, une ribambelle de splendides et surprenantes faces B regroupées a posteriori sous le nom de The Aeroplane Flies High. On retrouvait dans Ogilala cette magie un peu enterrée, ce lyrisme retenu, ces arrangements tellement moins lourds que certaines de ses plus récentes productions en groupe, ces notes de guitare sèche et de piano auxquelles votre voisin un peu lourd fan de Rammstein ne pense clairement pas à l’évocation du nom Smashing Pumpkins.

Sur la petite scène de l’Atelier en ce vendredi 21 juin 2019, c’est ce Billy Corgan là qui était devant nous. Ce songwriter de maintenant 52 ans, habillé de noir, seul face à une salle pas complètement remplie mais entièrement acquise à sa cause. C’est ce moment dont on a toujours rêvé, sans artifice, sans solo de guitare interminable, sans surproduction, sans chichi. Une guitare, un piano et des chansons. Et quelles chansons. Un set divisé en deux : une première partie faite de morceaux personnels, certains nouveaux destinés à un futur album solo en préparation, d’autres (dont le splendide Aeronaut) tirés d’Ogilala. Puis une seconde partie où il revisita quasi trente ans de répertoire élargi, incluant même un titre (Endless Summer) tiré de son projet éphémère Zwan.

Quoi qu’on pense de l’homme, de son sale caractère, de ses lubies, entendre Billy Corgan chanter Disarm au solo piano est une expérience quasi mystique. On a eu droit également à quelques raretés, notamment Ugly (justement une de ces faces B de Mellon Collie, un morceau joué moins de dix fois en concert depuis 1995), Spaceboy ou encore For Martha, splendide ballade dédiée à sa maman décédée et plus jouée en concert depuis quasi vingt ans et la fin de la tournée Adore.

L’air de rien, la setlist de ce concert luxembourgeois était assez exceptionnelle. Billy lui-même avait annoncé quelques surprises sur Instagram l’après-midi même. La soirée se terminait sur une reprise du classique Nights in White Satin des Moody Blues, morceau de 1967 (l’année de naissance de Corgan) avec son fameux refrain Cause I love you / Yes I love you / Oh how I love you repris à l’unisson par le public, comme pour clôturer une belle fête avec un ami qui nous avait beaucoup manqué. Cela faisait des années qu’on rêvait de voir Billy Corgan en version troubadour, comme tous les grands avant lui (Bob Dylan, Johnny Cash, Leonard Cohen) se mettant à nu devant nous, et on n’a pas été déçu. Il nous a même fait rire quelques fois via quelques interjections du meilleur effet. ça non plus on ne s’y attendait pas vraiment. Une soirée rare, une de celles dont on dira plus tard « j’y étais ».

Sébastien Cuvelier
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