Diversification

Brasseries en série

d'Lëtzebuerger Land du 16.12.2016

En élevant cette année la bière belge au rang de « patrimoine culturel immatériel de l’humanité », l’Unesco a rendu un bel hommage à la boisson houblonnée qui accompagne le mieux les amis et les frites, mais a aussi partagé cet honneur avec des breuvages aussi peu recommandables que, au hasard, la Jupiler ou la Stella Artois. Certes, le plat pays, notre voisin, peut être fier de la variété qu’apportent les 1 500 bières différentes qui y sont produites, mais le Luxembourg, petit à petit, semble se remettre des épisodes de concentration brassicole qui ont marqué le XXe siècle au Grand-Duché.

De 1900 à 2000, en effet, six brasseries ont été absorbées par Mousel (Funck nouveau en 1914, Eich en 1951, Gruber en 1956, Esch en 1968, Clausen en 1971 et Henri Funck en 1982), qui a lui-même été avalé en deux bouchées, avec le concurrent Diekirch, par l’ogre AB InBev, au tournant du siècle. On aurait pu rêver meilleur destin pour ces deux marqueurs de la culture luxembourgeoise qu’un mélange, justement, avec la Jupiler, la Stella, la Beck’s ou la Super Bock. Pendant le même temps, la brasserie nationale regroupait quatre brasseries, dont Bofferding et Battin, tandis que Simon poursuivait son chemin d’indépendant.

Il y a quinze ans, il aurait fallu bien de l’optimisme pour imaginer non seulement une stabilisation du nombre des brasseries mais, même, sa croissance. Le destin de la mondialisation semblait inéluctable. Le monde entier ne boirait plus que de la Asahi avec des sushis, de la Corona avec du chili con carne, de la Beck’s avec une choucroute et de la Budweiser avec un hamburger. Quel programme... Le duo Mettwurscht et Bofferding avait de maigres chances de survie.

Et pourtant, tout le territoire n’était pas conquis, il restait un petit pays qui résistait à l’envahisseur belgo-international. Évidemment, à la différence du village d’Astérix, il fallait chercher cet endroit à l’Est. Selon une règle étrange, si c’est dans les pays chauds qu’on apprécie le mieux une bonne bière, c’est dans les pays froids qu’on en prépare les meilleures. Le Luxembourg ne fait pas exception et, à côté des deux brasseries ayant survécu à l’hécatombe, sont apparues de nouveaux acteurs, qui privilégient des saveurs moins homogènes, des boissons plus typées.

La Beierhaascht, brasserie artisanale à Bascharage, propose ainsi depuis 2002 une blonde, une brune, une ambrée, une blanche et une édition spéciale pour Noël. Sa production annuelle de 360 hectolitres, représente environ un million de fois moins que celle d’AB-Inbev dans le monde !

De même, la Brasserie Simon, à Wiltz, qui produit toujours l’honnête blonde du même nom depuis 1824, continue à proposer des nouveautés, bières bio, IPA, Dinkel à l’épeautre, ou la curieuse Prestige, mélangée au crémant, mais a également repris, après la faillite de leur maison mère, la Wëllen Ourdaller (au sarrasin de Heinerscheid), l’Ourdaller Wäissen ou l’Okult, qui propose la seule Stout du pays.

Encore plus petite, la Heischter, créée en 2008, ne produit que 300 hectolitres par an. Vous ne trouverez cette bière ni chez Cactus ni chez Alima, il faudra faire la route jusque Heiderscheid ou, un peu plus près, la boucherie Vei vum Sei à Mersch ou le magasin 100 pour cent Lëtzebuerg à Grevenmacher. Notez que, quitte à faire le voyage pour offrir un beau cadeau à un amateur de boissons houblonnées, vous pouvez en profiter pour acheter une place pour un séminaire de brassage qui, en une longue soirée ou un samedi, laissera des souvenirs inoubliables (à condition de savoir déguster avec sagesse, comme le disent nos amis belges). Il est également possible de commander sa propre bière, avec les ingrédients de son choix, à condition d’être prêt à repartir avec l’ensemble de la production, soit environ 200 litres…

Après, on arrive dans le domaine des microbrasseries, qui semblent connaître une certaine mode : Clausel, bien connue des adeptes des rives de Clausen, de même que Capital City – devenu Grand Brewing Luxembourg – qui s’est vite fait connaître avec son coup de génie marketing consistant à baptiser sa première bière Red Bridge avec un packaging qui tranche avec la tradition old school du packaging local (les graphistes de Simon ont dû faire leurs classes chez Luxlait, à moins que ce ne soit l’inverse). On citera également la Brauerei Stuff (voir le Land du 28 octobre dernier) ou la Fox, sans oublier Nowhere Brewing, dont les bouteilles peuvent se trouver au Liquid ou au Tube.

De toute façon, le Luxembourg ne produit que 300 000 hectolitres de bière par an. Avec une consommation moyenne qui dépasse les 85 litres par habitant, cela signifie qu’on boit tous les ans plus de bière qu’on n’en produit et qu’il y a donc de la place pour toutes : les grandes ou les petites, les locales ou les importées, les brunes ou les blondes, les fortes ou les fines.

Cyril B.
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