Éditorial

Les enfants des autres

d'Lëtzebuerger Land vom 20.07.2012

Elle s’appelle Eunika. Elle est née au Luxembourg il y a deux ans et demie et elle est épileptique. Jeudi, 12 juillet, cette petite fille et sa maman ont été expulsées, avec une quinzaine d’autres demandeurs d’asile déboutés, vers le Kosovo – un pays dont elle ignore tout. Mais avant de monter dans l’avion, Eunika a vécu un véritable périple, traumatisant, que Franco Barilozzi du Clae (Comité de liaison des associations d’étrangers) raconte en détail dans une lettre ouverte envoyée à la presse.

Voici ce qu’il raconte : lundi matin, 9 juillet, la police débarque chez les Veliqi, déboutés de leur demande de protection internationale, et essaye de les embarquer. La mère, 25 ans, se débat, lutte et est blessée – son corps est couvert d’hématomes et de bleus, des témoins ayant assisté à la scène racontent le peu d’égard des policiers pour le désespoir de la femme. Les fonctionnaires estiment même qu’elle est « hystérique » et la font hospitaliser au service psychiatrique de la Zitha, d’abord, durant la nuit du lundi au mardi, avec sa fille. Le lendemain matin, la petite est placée – toute seule ! – au Centre de rétention, alors que l’ouverture du centre fut accompagnée de toutes les promesses du monde qu’aucun mineur n’y soit jamais placé. Là, c’est une enfant de deux ans et demi !

En cours de journée de mardi, et après que la médiatrice pour les droits des enfants soit intervenue, la fille est transférée vers un foyer pour enfants. Le soir, elle retourne au centre de rétention, où sa mère la rejoint. Peut-on imaginer la peur qu’a vécue la fille en 36 heures, le stress que cela provoque pour un être qui a besoin de protection et non pas d’uniformes et d’armes ?

Le Clae et la famille interviennent à plusieurs stades de la procédure pour s’assurer que l’on administre les médicaments nécessaires à la petite pour contenir son épilepsie. Traumatisée, elle fera néanmoins une crise le mardi soir. Alors que la mère et l’enfant sont rapatriées le jeudi, le père, un physiothérapeute, qui, depuis son arrivée au Luxembourg, travaillait en tant que bénévole au Clae, se cache toujours pour échapper à l’expulsion.

Est-ce cela, la nouvelle politique d’immigration du ministre Nicolas Schmit (LSAP) et du gouvernement Juncker-Asselborn ? Qu’est-ce qui justifie ces moyens monstrueux mis en œuvre pour gagner contre deux personnes fragiles, qui demandaient la protection du Luxembourg ? Bien sûr qu’on nous expliquera, toujours et encore, en paraphrasant Michel Rocard, que le grand-duché ne peut pas « accueillir toute la misère du monde » et que les règles et les lois en la matière ne peuvent fonctionner que si toutes les mesures, aussi répressives, sont appliquées. Que la famille était en fin de droits et que, comme elle refusait un départ volontaire, le retour « accompagné » était le dernier ressort. Que, vu l’affluence des derniers mois – 1 018 nouvelles demandes de janvier à mai de cette année, dont dix pour cent de personnes originaires du Kosovo –, une « gestion rigoureuse » de la politique d’immigration et d’asile s’impose.

Mais faut-il vraiment appliquer toute la violence de l’appareil étatique à l’encontre d’une petite fille malade de deux ans et demi ?! Qu’est-ce qui justifie autant d’inhumanité ? Le Luxembourg n’aurait-il pas enfreint ses propres lois – non-assistance à personne en danger – et les traités internationaux qu’il a signés ?

Nicolas Schmit, qui plaide depuis 2004 pour une gestion au cas par cas des dossiers des demandeurs déboutés, aurait pu, par sa seule signature, accorder un statut de tolérance pour raisons médicales à la famille. Mais peut-être qu’il n’intervient juste pas pour les enfants des autres.

josée hansen
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