Projet de création de l'Université du Luxembourg

Osons enfin !

d'Lëtzebuerger Land vom 28.06.2001

L'annonce très remarquée de la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche au sujet du projet de création de l'Université du Luxembourg, ne peut surprendre les personnes ayant participé activement ces dernières années à l'évolution de l'enseignement supérieur et de la recherche au Luxembourg.

En effet, la légendaire opposition du Premier ministre et partant de son gouvernement, voire de tout le champ politique luxembourgeois, à tout projet quelque peu ambitieux de création d'une véritable université au Luxembourg, s'est vu confrontée au fil du temps à une opinion publique de plus en plus favorable à l'idée d'une telle création. 

Au niveau régional on n'a jamais su comprendre la « modestie universitaire » des milieux intellectuels luxembourgeois alors que le Grand-Duché, côté finance et business, prétend sans complexe occuper une place de choix parmi les places financières de l'Europe. Pour nombre de familles luxembourgeoises, le souci de financer et d'assurer la réussite des études universitaires de leurs enfants prime de loin le souci d'un choix d'université étrangère soi-disant plus « sérieuse ». Cette évolution des mentalités est documentée par les effectifs de plus en plus conséquents d'étudiants inscrits au Cunlux, mais aussi par le succès certain que rencontrent actuellement les offres de premier cycle universitaire complet en lettres, sciences humaines, droit, sciences économiques et même en sciences. 

Le démarrage en automne prochain, d'une année de maîtrise en sciences de gestion offerte en collaboration avec l'université de Metz en est encore un signe évident. Tous ces indices démontrent clairement le retour de tendance et l'idée de faire des études universitaires complètes au Grand-Duché, depuis toujours positivement vue par la population de la Grande Région, gagne sensiblement et rapidement du terrain. 

D'autre part, la mise en place des Centres de Recherche Publics à partir de 1987, a lentement mais sûrement amené une activité de recherche scientifique conséquente et de niveau international au Luxembourg. Elle a été tout naturellement accompagnée de la mise en place d'équipes de chercheurs compétents. Plus récemment, le recrutement de nouveaux enseignants universitaires à partir de 1997 a ouvert le corps enseignant universitaire à une population autre que le traditionnel professorat de l'enseignement secondaire. Ces nouveaux enseignants-chercheurs apparaissent généralement plus qualifiés et moins complexés quant à leur appartenance à la culture universitaire européenne que leurs collègues issus de l'enseignement secondaire luxembourgeois. 

Il n'est donc pas étonnant de voir, simultanément à l'initiative structurelle de la ministre, la naissance d'une association des enseignants et chercheurs du supérieur au Luxembourg 1. Aux propositions de structuration par le haut s'opposera dans l'avenir une discussion du modèle le l'enseignement supérieur et de la recherche vécus dans le quotidien d'une pratique professionnelle effective.

Le moment est donc plus que propice pour enfin concrètement oeuvrer à la réalisation de ce projet nécessairement ambitieux, qui a pour but de doter le Grand-Duché d'une véritable université. Malheureusement, l'initiative récente, par ailleurs très louable, de la ministre apparaît particulièrement mal préparée et loin d'être à la hauteur du défi intellectuel que représente cette opportunité. D'après nos informations en effet, aucun document conceptuel approfondi ne guide l'avancée politique. Et le Livre blanc sur l'Enseignement supérieur, sur lequel se base officiellement la nouvelle esquisse, apparaissait en son temps déjà comme un inventaire superficiel et pauvre en réflexion structurelle. Nous nous proposons de présenter ci-dessous une vision conceptuelle alternative.

Un regroupement trop atomique

Le regroupement de l'ensemble des activités universitaires en cinq facultés, à savoir Lettres et Sciences humaines ; Sciences et Médecine ; Droit et Économie ; Technologies et enfin Sciences sociales et Sciences de l'éducation, sous un établissement public unique, la future Université de Luxembourg représente a priori le point fort du modèle proposé par le ministère. Il semble cohérent à première vue, tant avec les structures existantes qu'avec les perspectives de développement souhaitées. 

En contradiction cependant avec le principe clairement préconisé de vouloir éviter la dispersion des moyens et énergies et ainsi obtenir la masse critique requise, ce regroupement en cinq facultés, vu de près, apparaît trop atomique et ne fait que reprendre grosso modo les délimitations institutionnelles existantes, sans doute avec l'objectif politique de ne pas réveiller d'opposition contre le projet. Il est cependant peu probable que l'on pourra ainsi arriver à transformer à moyen terme tous les départements et institutions concernés en de véritables facultés universitaires au sens plein du terme. Par ailleurs,  vouloir gérer toutes ces facultés hétérogènes avec un Conseil d'administration unique n'est pas sérieux, surtout à la lumière des difficultés que rencontre déjà maintenant l'administration centralisée rien que des départements du Cunlux.

C'est pourquoi nous proposons un regroupement plus serré en trois établissements publics distincts et autonomes, à savoir une Faculté de Lettres et des Sciences humaines, une Faculté des Sciences et Technologies et enfin une Faculté de Droit, d'Économie et de Finance (voir schéma). D'une taille sensiblement équivalente en nombre d'étudiants prévisibles, chaque faculté apparaît construite autour d'un projet scientifique et pédagogique bien délimité et cohérent, offrant des formations universitaires conduisant à des certificats et diplômes universitaires reconnus aussi bien au niveau national et régional qu'au niveau international et pouvant développer parallèlement un contexte de recherche scientifique de qualité internationale.

Ainsi, la future Faculté des Lettres et Sciences humaines pourrait regrouper d'une part, le Département des Lettres et Sciences humaines et le Département de Formation pédagogique (formation des enseignants de l'enseignement secondaire et secondaire technique) du Cunlux, avec d'autre part l'Iserp (formation des maîtres) et l'IEES (formation des éducateurs gradués). Cette faculté est supposée développer de préférence la connaissance de la société luxembourgeoise avec ses spécificités et ses cultures. C'est pourquoi s'y rattacherait l'Institut interdisciplinaire d'études et de recherche sur le Luxembourg et sur la langue luxembourgeoise et l'Institut Culture, Société et Développement. 

Ainsi armée, elle devrait donner à moyen terme un réservoir de compétences linguistiques, sociologiques, historiques, ethnologiques et pédagogiques qui seront le garant d'une bonne gestion future du patrimoine culturel du Grand-Duché dans la mise en place de l'espace culturel de la Grande Région. Cette faculté aura d'autant plus d'importance stratégique si l'on pense effectivement assumer culturellement que la ville de Luxembourg devienne un jour la capitale de la Grande Région. Les formations pédagogiques, par ailleurs d'une importance capitale pour la qualité de l'enseignement public de plus en plus concurrencé par des offres d'enseignements analogues dans la Grande Région, seront concentrées sur le site de l'Iserp à Walferdange, tandis ce que la composante Lettres et Sciences humaines occupera comme par le passé le site historique du Cunlux au Limpertsberg.

La Faculté des Sciences et des Technologies pour sa part réunirait sous une institution commune, d'une part l'actuel Département des Sciences du Cunlux, auquel se rajouteraient les équipes du CRP-Santé ainsi que les cellules LAM (physique appliquée) et CREBS (botanique et hydrologie) du CRP-Gabriel-Lippmann, et de l'autre,  l'Institut supérieur de technologie auquel s'associeraient les équipes LTI (techniques industrielles), LSI (ingénierie des systèmes d'information), et le Sitec (formation continue de l'ingénieur et du cadre) du CRP-Henri-Tudor. Un institut avancé de technologies de l'information (LIASIT) viendrait compléter l'éventail des activités de recherche de cette faculté. L'ensemble des ces institutions devrait à terme rejoindre un nouveau campus unique dans la nouvelle Cité des Sciences prévue dans le cadre de l'urbanisation des friches industrielles de l'Arbed à Esch-Belval.

Enfin, étant donné les effectifs d'étudiants conséquents observés depuis quelques années déjà dans le domaine du droit, des sciences économiques et de la gestion, il apparaît que la plus grande faculté, du moins au départ, est sans doute amenée à devenir la future Faculté de Droit, d'Économie et de Finance. Elle regrouperait le Département de Droit et des Sciences économiques, le Département des Études en Gestion et en Informatique 2 ainsi que le Département de la Formation juridique du Cunlux. À ces activités devrait se rajouter la future Luxembourg School of Finance. Traditionnellement, le gros des effectifs en étudiants du Cunlux, est inscrit dans un de ces départements. 

De plus, le Département des Études en gestion et en informatique, est le premier département du Cunlux à offrir dès la rentrée académique 2001-2002, un enseignement universitaire de deuxième cycle, à savoir l'année de maîtrise (IUP3) en Sciences de Gestion, spécialité Finance Internationale, en collaboration avec l'Institut universitaire professionnalisé en Sciences de gestion de l'Université de Metz. De plus, trois diplômes universitaires en sciences de gestion seront offerts en cours du soir dans le cadre d'un programme de formation continue offert en symbiose avec la Chambre de employés privés et l'Entente des Hôpitaux de Luxembourg. D'autre part, l'offre d'un deuxième cycle complet d'études de droit et des sciences économiques est envisagé à court terme en collaboration avec l'Université de Strasbourg et l'Université de Paris II. 

À ces activités d'enseignement en premier et deuxième cycle s'ajoute un enseignement de troisième cycle en contentieux communautaire, qui fonctionne depuis 1999 avec grand succès en collaboration avec le milieu professionnel du droit européen présent à Luxembourg. La création d'un troisième cycle comparable en statistiques, en symbiose avec les statisticiens européens sur place, est souhaitée depuis longtemps et trouverait sans doute sa place dans le cadre de cette nouvelle faculté. 

Enfin, les cellules LDE (laboratoire de droit européen), Crea (recherche en économie appliquée), Stade (statistique et décision) et Credi (recherche, étude et développement en informatique) du CRP Gabriel Lippmann, pourraient être favorablement intégrées dans cette faculté. On constate donc que, suivant naturellement l'évolution économique récente du pays, un développement universitaire conséquent a déjà pris forme dans ces domaines scientifiques et le succès universitaire de cette faculté est assuré sans le moindre doute. 

La future Faculté de Droit, d'Économie et de Finance est cependant très à l'étroit au campus du Limpertsberg et la recherche d'un nouveau site devrait être menée à très court terme. Or, en analysant les sites proposés actuellement, on ne peut voir le modèle actuel du ministère que principalement comme une réponse au souci de trouver une destination utile aux friches industrielles « héritées » de la désindustrialisation du bassin minier. 

La prochaine construction d'une Cité des Sciences, habilement proposée comme grande opportunité par ses promoteurs et certainement une aubaine pour le bassin minier, ne répond cependant pas à la réalité effective et au développement probable des activités universitaires au Luxembourg. Il n'y a pas si longtemps que le Département des Sciences du Cunlux et les équipes LAM et Crebs du CRP-GL ont intégré le nouveau bâtiment des sciences au campus du Limpertsberg superbement équipé. L'IST de son côté dispose toujours au Kirchberg d'un campus bien adapté à ses besoins, où même un nouveau bâtiment destiné au CRP Henri-Tudor est actuellement en construction. 

Aucune urgence ne semble donc imposer à court terme un rassemblement sur un site unique des activités de la future Faculté des Sciences et de Technologie. Par contre, la Faculté de Droit, d'Économie et de Finance, rien que par les activités déjà en cours se trouve à l'étroit au campus du Limpertsberg, et un nouveau site se doit d'être trouvé à court terme pour accueillir cette faculté. Pourquoi ne pas alors envisager la construction d'un nouveau campus universitaire au Kirchberg 3 à proximité du milieu professionnel concerné. Si « friches industrielles » se conjugue avantageusement avec « sciences et  technologie », « Luxembourg-Kirchberg » se conjugue autant, sinon stratégiquement mieux avec « droit, économie et finance ». Une telle initiative trouverait certainement une oreille très attentive auprès des nombreuses institutions administratives, financières et commerciales actives à Luxembourg. Peut-être même pourrait-on trouver des mécènes pour aider à financer ce projet ambitieux qui renforcerait certainement l'image culturelle de la ville de Luxembourg.

Osons donc sortir des chemins battus, pour librement imaginer ce que pourrait être cette Université de Luxembourg. Il me reste à espérer que le premier geste symbolique du gouvernement dans la bonne direction sera suivi d'un exercice de conception plus mûrement réfléchi et surtout concerté avec les premiers concernés que sont les enseignants et chercheurs du supérieur censés donner vie un jour prochain à cette université. 

 

L'auteur est professeur au Département des Études en Gestion et Informatique au Centre universitaire de Luxembourg et responsable des Cellules Stade et Credi du CRP Gabriel Lippmann

 

1 L'AECS, l'Association des enseignants et chercheurs des établissements de l'enseignement supérieur au Grand-Duché de Luxembourg a été constituée le 13 juin 2001. Elle se propose de représenter les intérêts et les droits de toute personne accomplissant une tâche d'enseignement et/ou de recherche auprès d'une institution de l'enseignement supérieur au Grand-Duché.

 

2 Très curieusement, le modèle officiel propose de regrouper ce département dans la faculté de Technologie à côté des formations courtes pour ingénieur. On se demande qui a bien pu proposer un tel regroupement incohérent ?

 

3 Un responsable n'a-t-il pas suggéré récemment que le Fonds d'urbanisation et d'aménagement du Kirchberg tenait caché dans sa manche un beau projet de campus pour l'Université de Luxembourg.

 

Raymond Bisdorff
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