Huit mois avant les prochaines élections communales, du 8 octobre, l’on s’affaire en coulisses pour monter des listes. Reportage à Clervaux, qui votera pour la première fois à la proportionnelle

Entre lycée et réfugiés

Clervaux
d'Lëtzebuerger Land du 17.02.2017

« Entrée interdite – Attention danger de mort » lit-on sur la petite pancarte accrochée sur le portait grillagé et surmonté de fil de fer barbelé. Depuis un an, le site du Broadcasting Center Europe sur le Schwaarzenhiwwel à Marnach, 544 mètres d’altitude, est à l’abandon. Depuis 1956, RTL diffusait une partie de ses programmes radio, notamment en fréquences moyennes, vers l’Allemagne et l’Angleterre, à partir d’ici. Mais depuis qu’une initiative citoyenne, Fir méi Liäwensqualitéit, s’était constituée, au début du siècle, se plaignant de la nocivité des ondes et entamant des procédures judiciaires (qu’elle remporta), ce site de diffusion n’était plus une fierté, mais une nuisance pour la commune. Début 2016, RTL ferma la station.

« Nous avions les émetteurs, mais au moins, nous n’avions pas tous ces réfugiés », lance Gérard Lamesch, dans un ton de boutade. L’homme, actuel conseiller communal de la commune de Clervaux, élu à Heinerscheid, envisage de constituer une liste indépendante, qu’il appellera « Biergerlëscht » pour les élections communales d’octobre. Parce que, affirmant s’être aliéné du CSV, dont il n’était pas membre, mais proche, parce que, à ses yeux, le parti renie le C (pour chrétien) et le S (pour social) dans son nom, il dit avoir constaté que les gens ne font plus confiance aux partis classiques. « Qui de toute façon se font tout dicter à partir de la capitale », continue son voisin et collègue Jean-Luc Hermes, également élu communal et prêt à figurer sur une telle liste « citoyenne ». Heinerscheid est une petite bourgade endormie de 600 habitants, où les cités pavillonnaires avec vue sur la nature et les éoliennes bordent la Nationale 7, véritable épine dorsale de la région et que les deux hommes empruntent tous les jours pour aller travailler à Luxembourg, respectivement à Diekirch. Avant, à Heinerscheid, se souvient Gérard Lamesch, il y avait des magasins d’alimentation, un cordonnier, un boucher, un boulanger, plusieurs cafés, « et même un magasin de vêtements ». Désormais, pour acheter son pain, son journal ou son litre de lait, il faut prendre sa voiture et aller s’approvisionner dans les centres commerciaux de Weiswampach ou de Marnach. Par contre, on y trouve encore des terrains à bâtir, à assez bon prix, entre 25 000 et 30 000 euros de l’are, affirment-ils.

Or, on a beau interroger les deux hommes sur les enjeux de ces élections, les grands chantiers à réaliser lors de la prochaine législature ou leurs priorités (régler le problème des parkings manquants à Clervaux, être « plus proches des citoyens » ou militer pour davantage d’investissements publics dans le Nord), on retombe toujours, invariablement, sur le sujet du foyer pour réfugiés que le gouvernement veut construire sur le site de RTL à Marnach. Comme Fir méi Liäwensqualitéit, qui a changé son fusil d’épaule et se bat, après la pollution électromagnétique, aussi contre l’arrivée de 300 demandeurs de protection internationale dans un village qui ne compte que le double en habitants. Pour Gérard Lamesch, il s’agit surtout d’un problème de proportions : le foyer envisagé serait disproportionné par rapport à la taille du village et risquerait de devenir un ghetto. Pourtant, la commune sait être généreuse avec les demandeurs de protection internationale ou les réfugiés : ceux qui étaient venus des Balkans dans les années 1990 sont aujourd’hui parfaitement intégrés dans le village, « beaucoup de Bosniaques, des gens très bien » selon Lamesch, ont construit leur pavillon dans la cité qu’habitent les deux hommes de la Biergerlëscht à Heinerscheid.

« À mon avis, le système de la proportionnelle n’a rien perdu dans une commune comme Clervaux », affirme Nico Hamen. L’agriculteur bio à Drauffelt – il signe ses courriels avec « Bauer ma keng domm Louder » (paysan mais pas con) – s’était présenté aux élections dans la section de Munshausen en 2011, mais n’a pas été élu. Cette année, il sera candidat sur la liste des Verts, qui ont, avec Jacquot Junck, un conseiller communal actuellement. « Vous savez, dans le système majoritaire, il y avait 27 candidats pour treize sièges », alors que cette fois, a-t-il calculé, partant du principe qu’il y aura cinq listes, il leur faudrait trouver 55 candidats prêts à s’engager.

L’actuelle commune de Clervaux est née en 2011, suite à la fusion de celles de Clervaux, de Heinerscheid et de Munshausen. Cette fusion a été avalisée par un référendum en 2008 et entérinée par une loi de mai 2009. Ladite loi accorde une subvention de 2 500 euros par habitant à la commune, à investir dans des infrastructures publiques listées dans le texte – construction d’une maison-relais près du centre scolaire intercommunal, construction d’un nouveau hall pour les services techniques, amélioration des infrastructures d’approvisionnement en eau potable etc. « L’école est ce qui réunit tous les citoyens de la commune », estime la maire de Clervaux, Emile Eicher (CSV). D’ailleurs, la volonté de fusionner est née de cette collaboration des trois anciennes communes dans la construction et la gestion du centre scolaire à Reuler, dont les débuts remontent à vingt ans. Aujourd’hui, ce centre accueille quelque 500 élèves venant des 17 villages et sept hameaux, fermes ou moulins isolés, éparpillés sur l’énorme territoire de 86 kilomètres carrés sur lequel s’étend la commune. Cette étendue est d’ailleurs un des principaux défis de la gestion communale : il faut entretenir les infrastructures (canal, eau courante, électricité, routes), assurer le transport scolaire (les enfants viennent par bus) et, en plus, faire naître une sorte de sentiment d’appartenance entre un habitant de Hupperdange et un autre de Munshausen.

Mais cela se passe assez bien, assurent toutes les personnes interrogées. Les travaux du conseil communal sont rationnels et paisibles, et même si Gérard Lamesch et Jean-Luc Hermes votent souvent contre les projets du conseil échevinal, et que d’autres politiques trouvent qu’il y a de la marge pour améliorer la qualité de vie en milieu rural (comme l’affirme Raymond Beffort, conseiller communal qui est en train de constituer une liste DP) ou le fonctionnement de l’administration, le conseil communal a été d’accord pour avancer la date de la fin des dispositions transitoires, fixée à 2023 dans la loi, à cette échéance électorale. Donc, le nombre de conseillers à élire passera de treize à onze dès octobre, et comme le nombre d’habitants dépasse désormais, avec plus de 5 000, de loin le seuil de passage à la proportionnelle (3 000), la « politique politicienne » fera son entrée dans la campagne électorale.

Plusieurs partis Selon les informations que le Land a pu recueillir, il y aura une liste CSV, avec Emile Eicher en tête de liste. Le DP, les Verts et la Biergerlëscht sont en train de constituer les leurs, la Piratepartei compte également se lancer à Clervaux. Le LSAP et l’ADR n’ont pas répondu à la requête du Land. Lors des dernières législatives, de 2013, parmi les 2 345 électeurs, presque 37 pour cent ont voté CSV à Clervaux, 27 pour cent DP, douze pour cent LSAP, huit pour cent pour les Verts et sept pour cent pour l’ADR. Le conseil communal actuel est, à une exception près, masculin et surtout d’une moyenne d’âge assez élevée. La question « où sont les femmes et les jeunes » fait sourire Emile Eicher, lui qui passe son temps libre à tenter de motiver des habitants et surtout des habitantes assez jeunes de s’engager politiquement. La plupart du temps, le gens déclinent poliment.

Eicher est un phénomène. À 61 ans, il est maire depuis 23 ans. D’abord à Munshausen, puis à la tête de la commune fusionnée de Clervaux. Il n’est membre du CSV que depuis 2006, député-maire depuis 2009, et désormais aussi président du Syvicol, syndicat des villes et communes. Il sait que c’est en cumulant les fonctions et en s’engageant pleinement, qu’il est à la source de l’information et peut considérablement influencer la prise de décision politique – aussi en faveur de Clervaux et du Nord. Et il connaît les discussions politiques aussi bien dans leur aspect théorique, lors du vote de lois, que dans leur réalisation pratique. La désertification en milieu rural et la désertion des services publics ? Il connaît : À Clervaux, le commissariat de Police a fusionné avec celui de Hosingen pour créer l’Ourdallpolice, dont le fonctionnement pratique est encore en rodage. La Post, elle, a décidé qu’elle déménagera son siège à Marnach, mais les habitants de Clervaux, ils sont presque 1 400, garderont une Banque Raiffeisen, à laquelle ils pourront faire toutes les opérations postales. Avant cela, le bureau local de l’Administration de l’enregistrement et celui des douanes, mais aussi la Justice de paix avaient déjà fermé.

Emile Eicher gère aussi, sur le plan local et pratique, la question du patrimoine de l’Église catholique. Ici, chaque village a encore son église, les fabriques d’église locales ont approché la commune pour qu’elles deviennent la propriété de la commune plutôt que d’aller au Fonds national, mais sans proposer de convention claire encore. La commune de Clervaux aimerait garder quatre églises sur son territoire, plus les trois qui sont protégées. Mais les négociations sont en cours, car les frais d’entretien sont considérables.

Si la fierté de tous les élus locaux est l’achèvement tant attendu du lycée Edward Steichen à Clervaux, dont le chantier est dans les délais et qui devrait pouvoir ouvrir à la rentrée scolaire 2018, Emile Eicher constate désormais l’effet positif de l’arrivée de cette infrastructure publique d’envergure sur le marché immobilier. Les grues ont poussé comme des champignons dans le village de Clervaux, donnant un aspect de renouveau à un tissu achitectural dominé encore par une certaine vétusté (des commerces, de certaines rues…). Ici, Emile Eicher mise sur le tourisme culturel comme moteur économique et se fait conseiller par une société spécialisée. Les professionnels de l’horeca inventent des concepts novateurs, comme le rent-a-city, avec la mise à disposition de tout le village à des clients privés : événement au château historique, éventuellement visite de la célèbre exposition de photos conçue par Edward Steichen The Family of man, et tapis rouge dans les principales rues du village. Ce qui agace parfois aussi les habitants, qui n’aiment pas que leur village soit ainsi privatisé.

Pragmatisme Emile Eicher est un pragmatique. Il en a vu, des histoires dans sa carrière politique. Il sait que la réorganisation des services administratifs, la modernisation du commerce et l’uniformisation d’une quarantaine de PAP en un grand PAG sont les chantiers encore en cours. Mais parmi tous les dossiers en friche, l’accueil des demandeurs de protection internationale est celui qui lui tient le plus à cœur. Au début de sa carrière politique, il s’était engagé pour un traitement humain des réfugiés des Balkans au Luxembourg, cette fois, il veut œuvrer pour un accueil, et surtout une intégration réussis des nouveaux arrivants. Sur l’ancien site de RTL à Marnach, les bâtiments existants seront réaffectés en logements, respectivement en cantine. En plus, le gouvernement construira un village de containers sur le terrain adjacent. Si, selon les vœux du gouvernement, ces containers pourraient accueillir jusqu’à 300 personnes (à un moment, on parla même de 600 personnes), l’administration communale de Clervaux vient de demander que ce chiffre soit revu à la baisse, à 150 personnes, afin que la commune puisse les encadrer au mieux, scolariser les enfants et intégrer les familles dans le tissu social local. « Ce que j’espère, dit le Vert Nico Hamen, c’est que nous élirons onze personnes au conseil communal qui traitent ce sujet avec raison et cœur ».

josée hansen
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