Festival d'Avignon

Entre petites révélations et grandes déceptions

d'Lëtzebuerger Land vom 27.07.2012

Un Cloître Saint-Louis, comme quasi unique poumon et point de repos de cet énorme festival d’Avignon, les versions In et Off cumulés.
Le Off : à tous les coins des façades blanchies, agrafées aux platanes, des affiches, bariolées, portant des titres improbables, des couches de tracts et leurs ‘tracteurs’ qui embarquent les foules de spectateurs en sueur vers des destinations inconnues. Et puis, il y a des revendications, des coups de gueules, des classiques simplifiés, mais aussi des petites révélations.
Le bon Off
Simple, précise, l’Électre de Sophocle traduite par Antoine Vitez et mise en scène par Maria-Leena Junker – la nôtre – en fait partie. Une solution très contemporaine, où ce sombre tourbillon psychologique est très simplement transmis au public, plutôt sans prétention, et ce avec le bon rythme, planté dans une scénographie sobre qui est accentuée par quelques accessoires anachroniques (haut parleur, câble apparent, costumes d’hommes) et bercé par des nappes sonores qui ne font que souligner ces drames humains. Des comédiennes justes, poussant le texte jusqu’à la véritable émotion. Et d’un coup, d’une seule heure et demie, on pénètre ce labyrinthe fait de condition féminine, de la relation dure entre une mère et sa fille, de réflexions sur le courage ou la docilité face au pouvoir, à l’injustice, ne serait-ce qu’à l’intérieur d’un clan familial. Et là, on se demande et des échos se créent, on part loin : comment empêcher ou expliquer les agissements pervers à l’échelle politique, comment envisager une démocratie où chaque être est mis en relief de façon équilibrée/juste ? Electre, livrée par Myriam Muller confie son désespoir extrême, son ‘torrent de souffrance’, mais c’est à nous de le traiter. Un théâtre exigeant qui demande de la patience, mais qui donne les clés à de profondes réflexions – sans doute des révélations.
Et puis, il y a la splendide machine du In qui offre une 66e édition (centenaire de la naissance de Jean Vilar, fondateur du festival) toujours encadrée par le duo Hortense Archambault-Vincent Baudriller, articulée cette fois-ci par l’Anglais Simon McBurney, qui avoue faire du théâtre pour se questionner sur ce qu’il ne comprend pas et qui permet de ce fait de décloisonner entièrement cet art. Toutes les propositions sont désormais possibles et tous les genres peuvent se rejoindre. Des metteurs en scène des quatre coins du monde déclinent ici leurs visions des choses et nous permettent à notre tour de mieux les voir, de mieux les saisir. Pendant ce périple avignonnais d’un mois, il y en a des spectacles, des expositions et des débats publics.
Mais une petite sélection sur la quarantaine de spectacles nous confirme que le cru sera plutôt bon cette année – dans l’ensemble – et que le théâtre que nous avons là est du théâtre-travail. On ne s’installe pas sur un siège confortable pour passer une agréable soirée, non, on se prend des centaines de questionnements dans la figure et on les traite. On y réfléchit beaucoup et on en discute. Résultats des courses parmi les dieux du théâtre mondial, un absolu coup de cœur, quelques déceptions et une multitude de bonnes propositions.
L’absolu coup de cœur
The Animals and the Children Took the Streets de la compagnie 1927, avec aux commandes Suzanne Andrade et Paul Bill Barritt sera l’excellente surprise cette année. Un spectacle de huit à 88 ans : 70 minutes qui mêlent narration, jeu d’acteur calibré, film d’animation et musique live sur une esthétique macabre de cartoon Orwellien. L’histoire d’une petite fille, Eavie Eaves, qui se perd dans les bas-fonds du bayou, un quartier malfamé ou un seul immeuble terrible, habité de cafards, de mégères et d’un gentil concierge. Une incroyable aventure qui transmet sans aucune vanité des messages essentiels sur notre société pourrie : ‘quand tu naîs dans le bayou, tu meurs dans le bayou.’ En somme, un véritable nouveau regard porté sur le théâtre et ses possibilités plastiques, philosophiques et de réception. Ça fait du bien. Un spectacle à inviter au Carré Rotondes par exemple.
Le Berlinois, directeur de la Schaubühne, Thomas Ostermeier, pour sa part, apprivoise Henrik Ibsen avec Ein Volksfeind, visiblement avec beaucoup de facilité. Sur fond de clichés du petit monde berlinois de hipster, tout y est limpide, un texte gagné d’avance, une musique live, très pop avec comme leitmotiv Changes de David Bowie, des acteurs absolument monumentaux, un décor sur fond de tableau noir solutionnant tous les changements notables de lieux et de temps et le discours du Comité Invisible projeté à plusieurs reprises sur une gaze en premier plan, percute le spectateur avec sa propre réalité de citoyen. La machine Ostermeier donne le ton sur les planches du théâtre européen et cela se confirme d’année en année à Avignon. Cependant, un regret ou une incompréhension, le discours du Dr Stockmann qui est censé créer une réalité de débat devient un peu indigeste, on se sent pris en otage sans en tirer forcément les conséquences escomptées par la mise en scène, peut-être celles de se soulever et de donner son avis en temps que citoyen lucide. Une drôle de tendance, à l’image de la récente Biennale de Berlin d’Artur Zmijewski, tombée dans un amalgame de propositions trop éclectiques, confirme qu’à vouloir trop crier, on étouffe les messages.
Nouveaux points de gravités
Le Puz/zle de Sidi Larbi Cherkaoui créé pour la carrière de Boulbon, maquis avignonnais, est coproduit entre autres par les Théâtres de la Ville de Luxembourg. Il relate, décliné de mille et une façons la difficulté de trouver sa place pour un individu. Les danseurs évoluent dans un décor qu’ils construisent et déconstruisent à longueur de cette pièce-fleuve. La musique joue chez le chorégraphe un rôle central, comme toujours, ici elle fait référence aux sons séculaires, prenant leurs sources dans les religions chrétiennes et islamiques qui sont magistralement exécutés à tour de rôle ou en ensemble, par un groupe polyphonique corse, une chanteuse libanaise et un percussionniste japonais. La pièce fonctionne comme un ensemble de rituels successifs qui se nourrissent auprès de toutes les traditions possibles. En juin 2013, la pièce passera au Grand Théâtre et d’ici là, elle sera, espère-t-on, peaufinée et raccourcie et ce sera tant mieux, car ça n’enlèvera rien à ce grand puzzle émotionnel.
Une incompréhension et une grande déception
L’une viendra de Romeo Castellucci, qui avec la clôture de son cycle théâtral autour des images/œuvres littéraires, nous livre avec The Four Seasons Restaurant, une écriture bien trop opaque qui laisse sceptique. Cette fois-ci, il n’y a pas de scandale, comme pour On the Concept of The Face of God (d’Land, 02/2012), cette fois-ci quelque chose ne fonctionne pas. Sans doute trop de ficelles tirées. Lui qui ne s’intéresse pas au texte, aux mots assemblés, impose dans une esthétique très baroque, La mort d’Empédocle de Hölderlin, comme noyau dur qu’on tente malgré la fragmentation et les distorsions sonores d’appréhender et on s’y perd. Bien-sûr, la pièce nous apporte de nombreuses interrogations et active différentes perceptions, elle nous fait traverser un trou noir, au sens propre comme au sens figuré (avec la réelle bande son de la Nasa). Bien-sûr que les êtres sont sublimes, jeunes femmes figées en ronde ou telles des Cariatides habillées du costume de La Jeune Fille à la Perle de Vermeer de Delft, coiffées à tour de rôle, d’une couronne de laurier doré, armées de kalachnikovs et renaissantes, se déshabilleront jusqu’au nu absolu. Bien-sûr que nous vivrons l’absolu démoniaque, la scène passera du blanc immaculé au noir profond et nous éprouverons l’intérieur du tourbillon, celui du trou noir. Mais tout restera malheureusement désarticulé. On ne retrouvera pas les émotions du génie Castellucci, ni la base de ce travail, à savoir ce fait divers daté de 1958, où le peintre Mark Rothko refuse de faire de l’art décoratif et ne livre pas sa commande pour un restaurant new-yorkais, The Four Seasons Restaurant.
Mais peut-être que le festival d’Avignon reste pour tous ces demi-dieux du théâtre, un moment d’expérimentation, une étape dans la création. D’ailleurs peut-on fixer de façon  absolue, les pièces du théâtre actuel qui s’est déchaîné et qui traverse librement toutes les formes d’art ?
Cependant, pour la Cour d’Honneur du Palais de Papes, dans ce lieu difficile mais mythique, on s’attend à un peu plus qu’une étape dans le développement d’une pièce et on admet donc que la Mouette de Nauzyciel, jouée encore jusqu’au 28 juillet et faisant l’objet d’une très longue tournée, est une œuvre scénique aboutie. Si tel est le cas, le résultat d’un long travail qui s’est apparemment beaucoup fait autour d’une table (sans doutes bien trop longtemps) n’est qu’un désastre. À croire que le metteur en scène s’est évertué à flinguer le texte de Tchekhov en le faisant jouer par des comédiens hors pairs, ne servant ici que de vulgaires porte-voix, se plantant sur une avant-scène ridicule (en comparaison au gigantisme du décor de navire naufragé et statique) et récitant côte à côte, à la façon surarticulée, mais obsolète de la Comédie Française, un texte qui à l’origine est fait des plus grandes finesses littéraires. À cela s’ajoute un fond musical folk rock en continu (Winter family et Matt Elliott), qui ne représente (malheureusement pour ses deux sublimes formations) que la couverture de cette chape de plomb théâtrale. Plus de quatre cent personnes sur les 2 000 quitteront le spectacle au moment de l’entracte au bout de deux heures (deux heures et quart resteront encore), le lendemain de la première, on se revendra les places en masse, donc une désertion que nie la presse parisienne dans ses critiques dithyrambiques, mais sans doute n’a-t-elle pas le choix. Un Nauzyciel si pertinent l’an passé avec son Jan Karski s’égare avec toute sa troupe au milieu des vieux murs qui rappellent la pompe et la prétention d’une institution, qui jadis ne fut pas assez vite remise en question.

Karolina Markiewicz
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