Une nouvelle cartographie du monde

Jeu d’adresses

d'Lëtzebuerger Land du 30.10.2015

Une petite start-up londonienne, What3Words, s’attaque au problème de l’adressage du monde, dont il faut bien reconnaître qu’il reste imparfait malgré la généralisation du GPS. L’idée de la jeune pousse est de générer, pour chaque carré de trois mètres de la surface du globe, océans compris, un trio de trois mots unique qui permet d’identifier le lieu correspondant à ce carré de manière univoque. La startup, qui emploie tout juste onze personnes, a gagné cette année le prix « London Innovator of the Year ». Son idée est à la fois simple et astucieuse.

À travers le monde coexistent des manières très diverses et très inégalement efficaces de formuler les adresses de lieux physiques. Pire, dans de nombreux pays pauvres, il n’existe aucune convention d’adressage digne de ce nom. Quand il y en a, elles sont souvent insuffisamment précises, difficiles à utiliser par des non-natifs, voire les deux. On pourrait certes faire valoir que le GPS et les applications de localisation embarquées dans les smartphones permettent aisément de surmonter ce problème. Pourtant, force est de reconnaître que les coordonnées géographiques, la paire latitude et longitude, que l’on peut exprimer suivant différentes notations, sont tout sauf faciles à mémoriser. Certes, les applications cherchent à rendre leur utilisation plus ergonomique en proposant de les gérer comme des liens, mais là aussi, on se heurte non seulement aux gaps entres les différentes plateformes digitales et entre les types d’accessoires utilisés, mais aussi et surtout à la rugosité d’un monde qui s’obstine à continuer d’exister indépendamment de l’illusion d’un univers digital total auquel on pourrait facilement succomber dans les pays riches.

« Comment se fait-il que les plus beaux endroits du monde n’aient pas d’adresse ? », demande What3Words lorsqu’on entreprend de télécharger son application. Une fois qu’elle est installée, on localise aisément sur la carte le carré de trois mètres sur trois dont on recherche l’adresse What3words. Ainsi, l’entrée de votre hebdomadaire préféré, au coin des rues Glesener et Mil Neuf Cent à Luxembourg, se trouve sur un carré qui porte le nom marching.grabs.stocky. Les marches du kiosque de la Place d’Armes se trouvent à l’adresse smaller.alleges.forms. L’adresse de What3Words, non loin de la station Westbourne Park, est index.home.raft. La subdivision du monde en quelque 57 000 milliards de tels carrés a été générée une fois pour toutes, de même que le groupe de trois mots qui lui correspond, et l’algorithme permet de trouver les adresses sur son smartphone sans disposer de connexion Internet. Les adresses What3words ne bougeront donc plus. Pour éviter les confusions, les groupes proches, par exemple ceux qui ne différent par le pluriel d’un des mots qui les composent, se trouvent sur des continents différents.

Sur son site, What3Words avance quatre domaines qui bénéficieraient grandement de l’adoption généralisée de son système : aide humanitaire, navigation, services de livraison, sport et exploration. L’entreprise fait aussi valoir que quatre milliards de personnes dans le monde souffrent d’un adressage inadéquat qui les coupe de fait de la fourniture de biens livrables ou de l’aide à laquelle certaines d’entre elles peuvent prétendre. Enfin, affirme la startup, l’adressage suboptimal induit un coût que l’on peut chiffrer en milliards de dollars et freine la croissance et le développement de nations entières.

Les exemples d’adresses What3Words cités ci-dessus sont en anglais, mais l’entreprise propose déjà neuf versions de langue et en prévoit d’autres, toutes étant capables de coexister sans risque de confusion. L’utilisation de What3Words est gratuite pour les particuliers. L’entreprise entend gagner de l’argent à travers des accords de licence avec de grandes organisations qui peuvent espérer réduire leurs coûts en adoptant sa méthode d’adressage. Elle affirme être déjà en contact avec des entreprises de postes et de logistique. Le Financial Times a cité un responsable des process d’UPS selon lequel l’adoption de cette méthode par son groupe pourrait lui faire économiser cinquante millions de dollars par an si, grâce à elle, « chaque chauffeur réduisait son parcours d’un mile par jour ».

Jean Lasar
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