Martine Feipel et Jean Bechameil, Moonlight solitude

De la monumentalité

d'Lëtzebuerger Land du 30.10.2015

Elle est là, majestueuse, muette, éternelle. La cloche que Martine Feipel & Jean Bechameil, duo d’artistes luxo-français, ont accrochée pour leur première exposition monographique dans l’arrière-salle de la splendide nouvelle galerie Zidoun-Bossuyt, rue Saint-Ulric au Grund, semble faite pour cet espace historique superbement rénové par Stefano Moreno. Pourtant, La nuit sans lune est une œuvre réalisée pour leur exposition éponyme au Creux de l’Enfer à Thiers il y a deux ans, tout comme un rocher qui pourrait tout aussi bien avoir atterri là par un glissement de terrain de la roche, dans laquelle s’encastrent les bâtiments de ce côté-ci de la rue. La mécanique se met en marche à rythme régulier, la cloche se balance, son battant chavire – mais elle ne fait aucun bruit. Elle se balance lentement et son image réverbère dans les flaques d’eau noire, stagnante. On pense à Su-Mei Tse et l’encre noire qui s’écoule de sa fontaine installée au Mudam (Many spoken words). Sauf qu’ici, le liquide noir n’est pas de l’encre, mais bien de l’eau noire, qui augmente l’ambiance inquiétante régnant dans cette salle. Installation praticable, La nuit sans lune met en branle notre perception de l’espace et du temps, et, par son calme et sa régularité, ouvre sur une contemplation quasi méditative.

Dans la première salle, Martine Feipel & Jean Bechameil ont réalisé une autre installation, pour cette occasion, et qui a donné son titre à l’exposition : Moonlight solitude. Il s’agit d’un empilement de sculptures en plâtre, formant comme un totem : téléviseurs à tubes cathodiques, radios, amplificateurs, baffles... Autant de souvenirs de notre jeunesse – Martine Feipel a quarante ans, Jean Bechameil en a 51 –, d’une culture pop en voie de disparition.Il y a de la mélancolie qui plane. De par son esthétique et son message, Moonlight solitude s’inscrit dans les recherches récentes des artistes sur les vestiges de la modernité : comme le bus de Beaufort04, la voiture abandonnée à Tilburg (At dawn) ou les grands ensembles d’habitation de leur série Un monde parfait. Le changement d’échelle, le matériel choisi, la blancheur uniforme et les éléments de décrépitude (un coin cassé par-ci, une égratinure ou un élément manquant par-là) transforment ces objets réalistes en monuments d’un rêve d’avenir et de progrès dépassé. Ces symboles de la croyance en un meilleur demain sont devenus la mémoire de son échec. Le soupir aigre-doux qui en émane imperceptiblement fait écho à la cloche de l’arrière-salle.

Martine Feipel & Jean Bechameil s’approprient l’espace de la galerie Zidoun-Bossuyt avec élégance et conviction, sans oublier une bonne dose d’humour. Le duo a le vent en poupe et on se réjouit déjà de l’accompagner à partir du début de l’année dans son atelier à Belval, dans le cadre de Public Art Experience, où il s’inscrira dans la même veine, avec un ballet des machines industrielles ressuscitées le temps d’une création – et qui s’entretueront lors d’une grande performance finale. Décidément, le progrès mange ses enfants.

L’exposition Moonlight solitude de Martine Feipel & Jean Bechameil à la galerie Zidoun Bossuyt, 6, rue Saint-Ulric à Luxembourg-Grund, dure encore jusqu’au 7 novembre ; http://zidoun-bossuyt.com.
josée hansen
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