Compétivitivé

Toucher l'insaisissable

d'Lëtzebuerger Land du 27.01.2000

Le terme de compétitivité, aujourd'hui usé et abusé à volonté, n'est en fait apparu dans le Robert qu'en 1960. D'abord utilisée dans la comparaison d'entreprises dans un même marché en micro-économie, la compétitivité l'est aussi, depuis la révolution néo-libérale et son accent sur les théories économiques de l'offre, dans l'analyse des économies nationales. 

Côté Luxembourg, il n'y a pas trop à s'en faire. La dernière livrée du World Competitiveness Yearbook de l'école de commerce suisse IMD a ainsi placé le Grand-Duché à la quatrième position mondiale, devancé en Europe par la seule Finlande. Un classement qui se vérifie dans l'économie réelle : croissance infatigable, création de 50 000 emplois entre 1990 et 1998 et une balance courante excédentaire de plus de dix pour cent du PIB. Reste à savoir ce qui rend le Luxembourg tellement attractif. 

La notion de compétitivité venant de la micro-économie, les méthodes de calcul restent largement les mêmes au niveau macro-économique. Une place éminente est ainsi réservée au coût salarial unitaire. Les discussions de politique économique sont dès lors souvent réduites aux principaux facteurs influant cette variable : salaires et charges sociales, auxquels on se contente souvent d'ajouter les impôts. 

Les gains de compétitivité de l'économie luxembourgeoise ces dernières années constatés par le Statec et la cellule de recherche en économie appliquée (Crea) du Centre de recherche public Gabriel Lippmann1 proviennent ainsi en grande partie d'une croissance moins rapide des salaires par rapport à la productivité. Il s'agit donc, en clair, d'un résultat de la fameuse « modération salariale ». 

Le succès économique d'un pays s'explique-t-il donc par les seuls salaires et charges sociales ? Si d'aucuns n'hésitent pas à l'affirmer ils oublient qu'outre le Luxembourg, on trouve parmi les pays les plus prospères d'Europe notamment la Suisse, la Norvège, le Danemark et l'Autriche, tous des pays connus davantage pour des salaires et protections sociales élevés que l'inverse. L'essentiel de la compétitivité économique viendrait-il dès lors d'ailleurs ?

Cette affirmation serait sans doute tout aussi réducteur que l'inverse. La relation entre compétitivité et ses variables internes - salaires et productivité des facteurs de production - d'un côté et la croissance économique de l'autre est vérifiée. Reste néanmoins à savoir quelle est la relation précise entre les deux et quel rôle d'autres facteurs peuvent jouer. 

Les théories économiques certifient aux petites économies nationales très ouvertes, comme le Luxembourg, un sort de price taker. En d'autres termes, ils sont incapables de fixer leurs prix de vente selon leur coût réel, mais doivent accepter les prix des marchés internationaux sans guère de marge de manoeuvre. 

Au Luxembourg, cette situation se confirme surtout dans la sidérurgie. Sauf dans certains produits spécialisés, l'Arbed doit ainsi bon an, mal an, accepter les prix des marchés de l'acier. Dans d'autres industries luxembourgeoises, ce phénomène se vérifie cependant moins. Ici, le Statec a pu constater une relation plus di-recte entre d'un côté les coûts de production réels et de l'autre leur prix de vente. Ces entreprises semblent donc bénéficier d'une certaine marge de manoeuvre dans la vente de leur production. Un phénomène qui peut s'expliquer par la proximité des clients ou encore la qualité des produits.

Après la mise sur pied, en 1997, d'un indicateur de compétitivité adapté à l'industrie luxembourgeoise, le Statec et le Crea essayent dans leur étude de suivi d'aller au delà des indicateurs classiques de la compétitivité. 

En ce qui concerne l'industrie luxembourgeoise, ils s'intéressent ainsi aux effets de la diversification économique. Le but premier de cette dernière était d'éviter au Luxembourg de vivre sans protection au rythme des cycles de l'industrie sidérurgique. Depuis trente ans, le succès de cette politique volontariste est d'ailleurs indéniable. Et ceci aussi bien dans l'économie dans son ensemble que dans l'industrie.

Or, outre de vacciner le Grand-Duché contre les secousses limitées à une seule branche industrielle, la diversification offre aussi d'autres avantages inespérés dont une augmentation de la productivité de l'industrie en général. L'étude d'Arnaud Bourgain et de Patrice Pieretti du Crea porte sur l'industrie luxembourgeoise hors sidérurgie et ce pour la période entre 1970 et 1994. Ses résultats confirment que l'augmentation de la diversité des entreprises de dix pour cent accroît la productivité du travail de 4,5 pour cent. Un impact positif significatif. Même s'il est difficile à saisir ses raisons précises. 

La diversification industrielle étant largement le résultat d'investissements directs venant de l'étranger, le gain en productivité s'expliquerait par un processus cumulatif dû à l'apport continu de compétences et investissements de l'extérieur. Une version macro en quelque sorte, de ce qu'au Technoport Schlassgoart, où différentes entreprises sont installées sous un même toit, on appelle l' « effet cafétéria ». 

Dans leurs analyses, Statec et Crea s'attaquent aussi à la compétitivité luxembourgeoise dans le secteur des services - opération délicate -, plus précisément l'intermédiation financière. Le critère retenu pour l'étude est le niveau des intérêts créditeurs auprès des banques luxembourgeoises comparé à l'étranger. La question était dès lors : les banques de la place, doivent-elles suivre l'évolution des taux sur les marchés ou disposent-elles d'une marge de manoeuvre grâce à des caractéristiques propres au Grand-Duché ?

La réponse fournie par le Statec confirme certes que les banques luxembourgeoises sont largement des price taker mais qu'elles bénéficient néanmoins d'une certaine flexibilité. Sur une échelle où zéro est une liberté totale et un une dépendance complète, le Luxembourg atteint une valeur entre 0,6 et 0,67.

En clair, les banques luxembourgeoises peuvent se permettre de payer des intérêts créditeurs un peu moins élevés, de les relever un peu plus tard et de les abaisser un peu plus tôt, sans que leur clientèle internationale ne claque la porte. L'explication première serait à chercher du côté des dispositions législatives, de la fiscalité jusqu'au secret bancaire. La mé  thode d'analyse ne couvre cependant qu'une partie des activités de la place financière, où se développent de plus en plus les activités rémunérées par commissions plutôt que par une marge sur intérêts. La relation entre cet avantage compétitif et les bénéfices réalisés reste aussi une inconnue. 

Les analyses économétriques sur la compétitivité luxembourgeoise commencent donc à se développer. Et si le champ d'analyse s'étend peu à peu au delà des seuls questions de coût de la main d'oeuvre, de larges pans restent à exploiter. L'étude a ainsi démontré que le Luxembourg a moins souffert du phénomène courant en Europe d'une substitution du travail par du capital. En clair d'une automatisation permettant de pro-duire davantage grâce à des équipements plus sophistiqués nécessitant moins de personnel. Le moindre coût du « facteur travail » dû à des charges sociales basses comptent parmi les explications. Mais sans doute aussi le niveau de qualification des salariés aujourd'hui ainsi qu'au moment de l'établissement de l'industrie. Le coût salarial unitaire est en fin de compte, et surtout dans les services, déterminé non pas par un salaire brut mais par sa relation avec les compétences de l'employé.

Comme le notent Statec et Crea, niveau d'instruction, de qualification et d'ancienneté mériteraient des analyses approfondies quant à leur influence sur la productivité. Le développement de la matière grise compte finalement parmi les éléments dans lesquels un pays dépend le moins de circonstances extérieures. À long terme, la loi sur la formation continue pourrait donc s'avérer plus importante que la baisse de l'imposition des entreprises. 

1 Arnaud Bourgain, Patrice Pieretti et Guy Schuller : Compétitivité de l'économie luxembourgeoise, Rapport 1999, Cahiers économiques n° 90, Statec et Crea, Luxembourg, 1999

Jean-Lou Siweck
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