Se basant sur la recherche de l’historien Claude Wey sur les migrations entre le Luxembourg et l’Amérique latine, le Musée national d’histoire naturelle inaugurera sa nouvelle exposition intitulée Orchidées, cacao et colibris en décembre

La chasse aux trésors « exotiques »

d'Lëtzebuerger Land du 30.10.2015

Début décembre, le Musée national d’histoire naturelle de Luxembourg (MNHN) inaugurera sa nouvelle exposition intitulée Orchidées, cacao et colibris – Naturalistes et chasseurs de plantes luxembourgeois en Amérique latine. L’exposition est organisée à l’occasion du 125e anniversaire de la Société des naturalistes luxembourgeois et dédiée aux explorateurs d’origine luxembourgeoise, à leurs expéditions, trajectoires et missions en Amérique latine, qui ont eu lieu surtout entre 1835 et 1925. Ces voyages sont d’une part importants parce qu’ils retracent le destin trans-, voire international de personnalités luxembourgeoises dans des régions alors peu connues et, d’autre part, parce qu’ils sont à la base d’une partie des collections du MNHN.

Les recherches de Claude Wey, historien et collaborateur scientifique du Musée d’histoire naturelle Luxembourg, sont à l’origine de l’exposition. Depuis une quinzaine d’années, Wey se consacre à l’étude des migrations entre le Luxembourg et l’Amérique latine, aux relations entre les deux régions et plus spécialement à l’analyse des vagues d’émigration de luxembourgeois. Pour le projet au MNHN, il a entrepris une recherche sur les naturalistes et les géologues, mais aussi les missionnaires et les sidérurgistes, partis en Amérique latine pour découvrir et pour explorer les pays alors perçus comme « exotiques ».

Plusieurs raisons expliquent ces voyages souvent périlleux, alors qu’il fallait compter jusqu’à trois mois en bateau pour traverser l’Atlantique et que les connaissances des conditions climatiques et géographiques de ces pays furent limitées. Ce sont tout d’abord les missions religieuses qui constituent l’arrière-fond des expéditions, l’Amérique latine ayant été colonisée par l’Espagne et par le Portugal au XVIIe siècle. À partir de 1835, le goût pour l’aventure et le désir d’acquérir de nouvelles connaissances scientifiques, notamment botanistes, déterminent avant tout des jeunes gens d’origine luxembourgeoise à s’embarquer pour l’inconnu.

Ces voyages s’inscrivent dans la ligne directe des expéditions d’un Alexander von Humboldt, d’un Auguste de Saint-Hilaire ou d’un Charles Darwin. L’Amérique latine devint alors une destination à la mode pour les intellectuels européens. Si les pays en question ont obtenu leur indépendance au début du XIXe siècle, ils resteront pourtant encore sous l’emprise de l’impérialisme européen au niveau économique. Au début du XXe siècle, une partie des voyages en Amérique latine ont ainsi lieu en vue d’une expansion internationale d’entreprises. Certaines des expéditions sont extrêmement fructueuses ; les explorateurs ramènent ou renvoient en Europe quantité de spécimens de plantes et d’animaux « exotiques ».

Dans son analyse, Claude Wey resitue ces missions dans leur contexte sociohistorique. Il ne faut pas oublier que le Luxembourg fut longtemps gouverné par d’autres pays, en l’occurrence le Royaume des Pays-Bas. Beaucoup des explorateurs sont ainsi originaires de la région qui forme le Luxembourg aujourd’hui, mais disposent d’un arrière-fond fortement transnational, relié notamment aussi à la Belgique. Les expéditions des naturalistes ont d’ailleurs lieu lors de la même période à laquelle l’Amérique latine est une destination populaire des émigrés luxembourgeois. Les vagues vers le Brésil, par exemple, se succèdent à la fin des années 1820, de 1846 à 1860 et de 1888 à 1898. L’affluence des émigrés luxembourgeois est même telle qu’à la fin des années 1850, ils créent un petit village dénommé « Luxemburgo » dans la province Espírito Santo.

Claude Wey consacre une première partie de son étude au père jésuite Johann Philipp Bettendorff (João Felipe Bettendorf, 1625-1698), né à Lintgen, qui part en Amazonie en 1661 et y reste jusqu’à sa mort en 1698. Envoyé en mission religieuse parmi les indigènes, il fonde entre autres le village de Santarém et s’intéresse à l’étude de la nature. Wey lui attribue la première mention et description scientifique de la « guaraná » dans la publication volumineuse Crônica da Missão dos Padres da Companhia de Jesus no Estado do Maranhão. Pour soutenir financièrement sa mission, Bettendorf s’intéresse à la culture du sucre, du tabac, des clous de girofle et surtout du cacao, dont il fait planter des milliers d’arbres. Le développement de la culture du cacao, lié intrinsèquement à la consommation croissante du chocolat chaud en Europe à la fin du XVIIe siècle, contribue à l’essor du commerce transatlantique.

Si l’étude des plantes fut dans le cas de Bettendorf une occupation secondaire lors de sa mission religieuse, elle devient au cours du XIXe siècle un phénomène à la mode, menant à l’émergence du métier de « chasseur de plantes ». D’une part, les États européens et leurs jardins botaniques souhaitent élargir leurs collections et, d’autre part, le goût pour la collection de plantes rares et la passion pour les orchidées se développent dans les milieux aristocratique et bourgeois. Le jeune État belge, soutenu par la Société Royale d’Horticulture et le Jardin botanique de Bruxelles, décide d’envoyer des jeunes chercheurs en Amérique latine. Ainsi, fin 1835, ce fut le tour de deux jeunes luxembourgeois, Jean Linden (1817-1898) et Nicolas Funck (1816-1896), ainsi que du belge Auguste Ghiesbreght (1810-1893) de partir au Brésil.

Outre une liste de plantes remise par le Jardin botanique, Linden emmène une série de graines et de bulbes d’espèces comme le crocus, le narcisse ou la tulipe pour les échanger contre des espèces brésiliennes. À leur retour au début de l’année 1937, le trio bénéficie d’un bon écho dans la presse belge. L’un des journaux parle d’une collecte de « plusieurs milliers d’insectes et trois à quatre mille oiseaux » et de « cinq mille plantes vivantes ». Alors que la science naturelle et l’acquisition de nouvelles connaissances sont promues comme étant à l’origine de cette expédition, le sens du commerce ne peut être nié.

Après une deuxième expédition à Cuba et au Mexique (1837-1841) et une troisième avec son demi-frère, Louis-Joseph Schlim, au Venezuela et en Colombie (1841-1844), Linden crée plusieurs entreprises horticulturales au Luxembourg, à Bruxelles, à Paris et à Gand et devient une figure de proue dans le développement de l’industrie horticulture belge et du commerce des plantes exotiques. À son tour, il envoie des chasseurs de plantes (entre eux Funk et Schlim) en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, afin de pouvoir agrandir son commerce et satisfaire à la demande de sa clientèle. Parmi ses clients, on peut notamment citer Jean-Pierre Pescatore (1793-1855), d’origine luxembourgeoise et habitant en France, qui détient une des collections d’orchidées les plus connues en Europe.

L’État belge continue d’envoyer des explorateurs au Brésil, se fondant sur un traité commercial qui existait entre les Pays-Bas (dont l’État belge est issu) et l’ancienne colonie portugaise. Lambert Picard (1826-1891) fait partie des jeunes explorateurs luxembourgeois qui partent dans ces contrées inconnues avec peu de bagage éducatif et peu de ressources financières ; il rencontra un succès beaucoup plus modeste que celui de Linden ou de Funk. De 1846 à 1849, il se rend au Brésil pour y chercher des plantes et pour les expédier en Belgique où elles sont alors vendues de façon commerciale. Après un deuxième voyage dans les provinces brésiliennes de Santa Catarina et de Rio Grande do Sul en 1855, il s’oriente de plus en plus vers la médecine et décide de finalement émigrer en Uruguay où il exercera le métier de médecin.

À côté des plantes, ce sont également les pierres semi-précieuses qui attirent l’attention des naturalistes européens. Ainsi, Robert Becker (1871-1921), qui fut d’abord impliqué dans le développement de San Antonio de Iraola, pueblo luxembourgeois dans la compagne brésilienne, est engagé par le fils d’un tailleur de pierres établi à Idar-Oberstein, Nikolaus Verschuur, afin de l’accompagner en 1895 en Argentine, puis au Brésil. Ils y font commerce avec les mines de pierres et s’établissent à Brejinho. Dans une lettre à sa famille, Becker rapporte qu’ils ont collecté environ 200 pierres semi-précieuses, qui auraient une valeur de 6 000 marks. Son destin est tragique, il disparaît en 1921, les raisons de sa mort restant mystérieuses.

Certaines expéditions en Amérique latine revêtent dès lors un intérêt purement commercial. Alors que des États, des entreprises et des commerçants européens financent des expéditions, on retrouve aussi le phénomène inverse, un pays d’Amérique latine invitant un européen à réaliser une mission. C’est notamment le cas de l’ingénieur et géologue Frantz, alias François-Émile, Majerus (1819-1887). Envoyé au Mexique (entre 1846 et 1853) pour la supervision de mines d’argent et de plomb, il reçoit de la part du gouverneur de Puebla l’ordre d’entamer des études géologiques.

La richesse minérale du Brésil attire aussi des firmes luxembourgeoises au tournant du XXe siècle. À la fin des années 1890, Charles Bettendorf (1863-1929) achète quelque 15 000 hectares de terres riches en minerais dans la province brésilienne d’Ouro Preto. Dans son analyse, Claude Wey conclut que c’est grâce à lui que l’Arbed aura connaissance des riches gisements de minerai de fer au Brésil. En 1920, l’entreprise sidérurgique luxembourgeoise crée le « Syndicat du Brésil », ayant comme mission de faire des études sur place. À son initiative et avec le concours du roi de la Belgique, la « Companhia Siderúrgica Belgo-Mineira » voit le jour un an plus tard, achète des terrains et des usines au Brésil et propulse l’exploitation du minerai de fer.

Edouard Luja (1875-1953), figure mise en exergue à l’occasion de l’exposition au MNHN, est chargé de faire des études sur la meilleure façon d’obtenir du charbon de bois, nécessaire pour le fonctionnement des usines. Il entame ainsi des plantages d’eucalyptus et de cèdres, mais voue son temps de loisir à la collecte d’animaux et d’insectes. Luja entretient une vive correspondance avec Victor Ferrant (1856-1942), conservateur au Musée d’histoire naturelle du Luxembourg alors en cours de construction, et lui fait envoyer régulièrement ses trouvailles.

Le changement progressif de l’image de l’Amérique latine constitue un effet secondaire des voyages et, surtout, des publications des chercheurs, mais aussi des auteurs luxembourgeois ayant réalisé des voyages en Amérique latine, comme Norbert Jacques (1880-1954) ou Paul Palgen (1883-1966). Claude Wey retient ainsi dans son analyse que la publication des Reise-Erinnerungen de Nicolas Funk dans la revue Ons Hémecht entre 1909 et 1916 contribue à améliorer l’image du Brésil qui avait été impacté négativement entre autres par les mésaventures de beaucoup d’émigrés, tel que le sort de 2 500 Luxembourgeois restés coincés à Brême en 1828 faute de moyens pour financer la suite de leur voyage. Une partie des explorateurs ont laissé des traces durables. Outre certaines publications, qui comptent encore de nos jours parmi les références classiques des amateurs d’orchidées (Lindenia – Iconographie des Orchidées), et l’apport important de découvertes botaniques, zoologiques et géologiques aux collections du MNHN, certaines orchidées portent désormais le nom des explorateurs luxembourgeois qui les ont découvertes (Phragmipedium lindenii ou Phragmipedium schlimii).

L’exposition Orchidées, cacao et colibris – Naturalistes et chasseurs de plantes luxembourgeois en Amérique latine (04.12.2015-17.7.2016) mettra en valeur les collections du MNHN issues de ces expéditions, incluant des oiseaux naturalisés, des insectes et des plantes. À côté de spécimens importés, le musée montrera aussi une sélection de dessins, de publications et de correspondances. Deux autres expositions seront coproduites par le Musée national d’histoire naturelle et le Centre culturel de rencontre Abbaye Neumünster : Dessins et aquarelles mexicains de Frantz Majerus (01.03. -24.04.2016) et Photographies d’Edouard Luja (1875-1953) au Congo et au Brésil (09.05.-26.06.2016).
Florence Thurmes
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