Le secteur culturel continue de rêver à un mécénat désintéressé

Il n’y a pas de dîner gratuit

d'Lëtzebuerger Land du 28.09.2018

Mémorial Ça fait toujours tout bizarre, lorsqu’on visite le Mudam et qu’on arrive au premier étage, entre les deux ailes d’exposition, où, dans la petite salle à droite du balcon, il n’y a... rien. Au printemps de cette année, la nouvelle directrice Suzanne Cotter a provoqué son premier scandale en faisant démonter la Chapelle de Wim Delvoye, une œuvre originale impressionnante réalisée pour le Mudam lors de son ouverture en 2006. Cette chapelle gothique en fer noir décorée de vitraux reprenant les motifs chers à Delvoye, notamment des radiographies d’organes sexuels ou de couples qui s’embrassent, n’existait nulle part ailleurs, elle était l’objet de la visite de beaucoup de visiteurs, surtout en temps de montage des expositions. Aujourd’hui, l’espace, qui s’avère minuscule et d’une banalité architecturale affligeante, sans fenêtre, sert à la programmation pédagogique. Les week-ends, des enfants y sont installés à de longues tables à bricoler des trucs et des machins ayant un rapport lointain avec un des thèmes traités par les artistes exposés, sous un triste fanion avec le logo du sponsor : The Leir Charitable Foundations. Bien que cette fondation américaine, qui gère la fortune de l’homme d’affaires et financier Henri J. Leir, mort en 1998 et ayant travaillé et toujours gardé un pied au grand-duché, se soit fendue d’un communiqué démentant avoir demandé le démontage de l’œuvre ou l’installation des programmes pédagogiques qu’elle finance dans cette salle, ce kagibi déprimant restera pour toujours un mémorial au rôle néfaste que peut jouer la privatisation de la chose publique en culture.

Car si la Leir Foundation n’a pas exigé cette valorisation – on peut même considérer que les activités pédagogiques étaient mieux installées dans la petite chapelle adjacente qui porte le nom de la fondation –, ce fut peut-être aussi un excès de zèle de la part du Mudam et de son conseil d’administration, qui s’est promis de trouver des fonds privés supplémentaires pour le Mudam. Car, depuis l’alarme sonné à répétition par le précédent directeur Enrico Lunghi, il n’est plus un secret que la dotation publique – qui a toutefois augmenté de 6,7 millions d’euros en 2016 à 7,1 millions d’euros cette année – n’est pas suffisante pour à la fois payer les frais courants du musée et constituer une collection. C’est la raison pour laquelle le Premier ministre et ministre de la Culture libéral Xavier Bettel a placé un certain nombre d’hommes et de femmes d’affaires qui lui sont proches dans le CA – Florence Reckinger (alors Banque de Luxembourg), Laurent Loschetter (DSL Data Service & Den Atelier) ou le vice-président Philippe Dupont (cabinet d’avocats Arendt & Medernach). Or, malgré le fait qu’ils aiment à organiser des galas, comme celui, « audacieux » selon le rapport annuel 2017, pour les cent ans de l’architecte Ieoh Ming Pei, « réunissant les mécènes ainsi que d’autres personnalités du Luxembourg » afin de « créer de nouveaux contacts avec des partenaires potentiels », ces mondanités n’ont, à ce jour, pas eu d’autres répercussions que de créer des frais (parce que ledit dîner a été imputé au budget du Mudam).

Faute de transparence – le rapport annuel ne publie plus aucun chiffre, contrairement à tous les grands musées du monde pour lesquels une gouvernance rigoureuse est aussi un argument pour attirer des mécènes et sponsors –, on ignore donc ce que les seize « partenaires institutionnels », qui ont souvent signé des « conventions pluriannuelles », apportent concrètement au musée, qui a un statut d’établissement public, faut-il le rappeler. Ainsi, la Japan Tobacco International lui consacrerait depuis 2011 « un montant considérable » ou le transporteur aérien Cargolux lui aurait ouvert une « ligne de crédit considérable ». Le type de sponsors va de la banque (Pictet) en passant par la société d’audit (PWC) à l’entreprise de nettoyage (Dussmann) ou l’exploitant de parkings (Indigo). On n’apprend pas non-plus quelles sont les contreparties de ces sponsorings ou mécénats – contrairement aux partenaires ponctuels de projets spécifiques, fondations, études d’avocats ou sociétés de fret qui ont participé à la réalisation d’expositions ou au don d’œuvres pour la collection.

« Le contexte luxembourgeois semble n’être pas idéal pour la promotion du mécénat », avait noté la société Lord Culture dans son rapport d’audit sur le Mudam en 2014, calculant un apport moyen de 4,5 pour cent du mécénat (450 386 euros en 2012) aux recettes globales annuelles du Mudam. Et d’expliquer cela par un manque de tradition dans ce domaine, le fait que beaucoup de grandes entreprises aient préféré constituer leur propre collection d’art – qu’on pouvait visiter le week-end dernier lors du Private Art Kirchberg – ou dépendent de maisons-mères situées à l’étranger et donc loin des besoins locaux. De fait, le Mudam est donc un musée d’État, avec une mission de service public qu’il semble perdre peu à peu de vue.

Déductible Le Fonds culturel national (Focuna), établissement public dépendant du ministère de la Culture et qui vient de fêter ses 35 ans d’existence en 2017, sait à quel point il est difficile de sensibiliser les entreprises et les gens fortunés à devenir mécènes. L’essentiel du budget qu’il distribue en aides et bourses, « le seul financement permettant au Fonds de mener une politique culturelle indépendante », écrit son président Jo Kox dans le rapport annuel 2017, vient de l’Œuvre nationale de secours grande-duchesse Charlotte, qui gère l’argent provenant de la Loterie nationale : 600 000 euros, contre 470 000 euros de mécènes privés. La même année, 333 000 euros de dons ont transité par le Focuna, mais ce sont ceux qui, souvent des montants modestes, ne font que traverser la comptabilité du Focuna pour pouvoir profiter de la déductibilité fiscale, et dont le donateur choisit le destinataire final. « La déductibilité fiscale du don et la reconnaissance qui peut accompagner ce geste font du mécénat moderne une action pas entièrement dénuée d’intérêts pour le mécène », écrit le Focuna. Il n’est donc pas étonnant que la proposition n°62 du Plan de développement culturel prévoie de réformer la loi sur le mécénat, afin de « créer un cadre légal et opérationnel sans entraves ni limitation pour le mécénat privé, complémentaire aux moyens publics ».

josée hansen
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