Mentir c'est comme un art de vivre

Alternative defects

Louis de Funès
d'Lëtzebuerger Land du 03.03.2017

En période de crise, rien de tel que de se tourner vers les classiques pour y trouver le réconfort que procurent les fondamentaux de la culture. Ainsi, au vu de la tournure prise par les premières semaines du mandat de Donald Trump, ou étant donnés les funestes présages que laisse envisager la campagne électorale française pour les présidentielles, pourquoi ne pas se replonger dans la quintessence de l’esprit du siècle dernier. Sartre ? Camus ? Non, Gérard Oury. L’analyse politique du réalisateur des plus grandes comédies françaises de ces trente dernières années trouve, par exemple, toute sa saveur dans Les Aventures de Rabbi Jacob, un film qui serait aujourd’hui irréalisable tant il se permet de moquer les juifs, les arabes, et les préjugés à leur encontre. Alors que le dissident qui l’a kidnappé explique à Louis de Funès qu’on ne peut pas mentir à tout un peuple, ce dernier répond que si, bien sûr que si. C’est ce qu’il fait toute la journée au personnel de son usine. Et que, justement, c’est ce que demande le peuple.

Mentir c’est comme un art de vivre. Prétendre que les carottes sont bio quand elles suintent les pesticides, acheter des surgelés chez Picard et raconter avoir passé la journée en cuisine, concevoir des logiciels anti-pollution qui détectent quand on branche un appareil de mesure pour réduire artificiellement les dégagements de CO², on ne sait plus qui croire. Les principaux médias sont accusés de désinformation. La manipulation serait partout. D’ailleurs, quelles merveilles n’a-t-on pas construites sur le mensonge ? Les pyramides d’Égypte contre la vie éternelle, le père Noël pour rendre les enfants sages, la petite souris qui donne une pièce en guise de consolidation des dents tombées, des centaines de cathédrales à travers l’Europe contre une place au paradis.

Le mensonge est facile. Il ne demande qu’un peu d’imagination, pas besoin de vérifier des faits, de réfléchir, de croiser une information. Mais le mieux, c’est qu’un beau mensonge peut même faire plaisir à ceux à qui il s’adresse. Pensez-vous vraiment qu’on ait soif de vérité lorsqu’on a atteint les sommets du mauvais goût, de l’inculture et de l’abrutissement ? Dans le règne de la vulgarité et de la médiocratie qui semble s’ouvrir sous nos yeux étonnés en ce troisième millénaire qu’on aurait pu rêver être le triomphe d’une intelligence partagée par tous, la principale qualité pour devenir un leader charismatique semble donc être le savoir mentir. Droit dans les yeux. Sans douter une seule seconde de ce qu’on raconte.

D’ailleurs, on ne dit plus « mensonge », on dit « alternative facts » selon la nouvelle terminologie inventée par les communicants de Donald Trump : « Il n’y a jamais eu autant de public à une investiture d’un président américain », alors que les images montrent clairement le contraire. « Entre trois et cinq millions d’immigrés illégaux ont voté contre moi et faussé l’élection ». Plus c’est gros, plus c’est rigolo, suscitant alors des émules ironiques, comme Courtney Love déclarant n’avoir fumé de cigarette ni dit de gros mot, ou la publicité du déodorant Dove qui améliore la qualité de réception de votre Wi-Fi. Du coup, même les sites parodiques ont l’air de concurrents sérieux au New York Times. Ainsi, selon the Onion, « les services sociaux américains sont débordés après avoir dû prendre en charge
80 millions d’enfants dont les parents n’ont pas réussi le test d’aptitude à s’occuper de mineurs ». Ou, d’après le Gorafi, « L’Italie songerait à demander à l’Onu l’interdiction totale de la pizza à l’ananas ».

Car l’avantage du mensonge, c’est surtout qu’il n’engage que les crédules. Cela tombe bien, c’est le mois de la déclaration d’impôts… Vous pourrez toujours dire à l’administration des contributions directes que vous avez rempli votre formulaire modèle 100 de façon alternative.

Cyril B.
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