Luxembourg Art Week

Quand les banquiers parlent d’art

d'Lëtzebuerger Land du 06.11.2015

Il y avait plus de 1 600 visiteurs mardi soir pour l’ouverture de la première Luxembourg Art Week, de l’artiste excentrique assistant au vernissage du Salon du Cal en passant par le dentiste à la recherche d’un nouveau tableau pour décorer son cabinet jusqu’au collectionneur avisé curieux de ce que les 19 galeries nationales et internationales allaient bien pouvoir montrer au Luxembourg – et comment, dans ce hall Victor Hugo réputé difficile... L’enthousiasme des uns et des autres était palpable, tout le monde semblait rassuré que cela a « de la tenue », que le hyperactif Alex Reding, initiateur et cheville ouvrière de cette première foire d’art contemporain, avait réussi à réaliser le projet en très peu de temps (quatre mois à peine) et avec des moyens modestes.

Au moment où l’art contemporain traverse une grave crise de sens, où les institutions publiques sont exsangues et où, en parallèle, les chiffres des ventes aux enchères explosent, parce que les très grandes fortunes y voient une valeur refuge pour placer leur argent, il était évident que le Luxembourg allait suivre. Déjà lors de l’ouverture du Freeport, il y a un an, le gouvernement s’était mis à rêver d’un art cluster au Luxembourg, de sociétés de services en tout genre, de la restauration en passant par l’assistance juridique ou fiscale jusqu’au conseil en placement, qui s’installerait autour de ce port franc. Peu à peu, il est en train de se mettre en place, avec la création de l’association des juristes et financiers spécialisés dans les services d’art Lafa, un poste de recherche sur le marché de l’art à la Luxembourg School of Finance, l’installation, au Luxembourg, de nouvelles galeries privées, souvent par des expatriés, et donc cette première Art Week (qui dure encore jusqu’à dimanche).

Mais il ne faut pas se laisser aveugler par tant d’enthousiasme du privé. La semaine dernière, au Mudam, Christian Bernard, le directeur du Mamco Genève depuis vingt ans, racontait à quel point son métier est devenu difficile dans ce double mouvement de désengagement de l’État dans le domaine de l’art et la spirale du toujours plus cher qu’engendrent les spéculations des investisseurs, qui ne considèrent l’art que comme une marchandise. Ce qui a forcément quelque chose de vulgaire, qu’on pouvait ressentir en voyant les gens s’intéresser davantage aux listes de prix qu’à la contemplation des œuvres mardi soir.

Il faut dire que les galeries, surtout les neuf internationales, en ont pour toutes les bourses, comme ce stand incroyable de Guy Pieters de Knokke qui déballe du Jan Fabre et du Wim Delvoye jusqu’à l’indigestion, alors que la galerie Lelong de Paris ne présente que des tableaux de petite taille de l’artiste américano-libanaise Etel Adnan, nonagénaire découverte sur le tard et qui est actuellement de toutes les foires. On a vu quelques artistes luxembourgeois chez Alex Reding notamment (Tina Gillen, Christian Frantzen), chez Krome (Filip Markiewicz, Catherine Lorent), chez Bernard Ceysson (Roland Quetsch), chez Zidoun-Bossuyt (Martine Feipel & Jean Bechameil, Will Lofy) et chez Marita Ruiter (Roland Schauls), qui ne déméritent pas. La connexion du Salon du Cal à la foire peut être dynamisateur pour les artistes autochtones. Dommage toutefois que les institutions soient singulièrement absentes, si ce n’est la visite de l’un ou l’autre de leurs responsables ou employés. Il faut dire que, comme le Mudam n’a plus de budget d’acquisition, c’est l’État lui-même qui a coupé tous les ponts entre le public et le privé. Or, pour un paysage culturel sain, il faut des acteurs des deux domaines et de tous les niveaux.

L’enthousiasme du grand public toutefois ne suffit pas pour que l’expérience soit reconduite : les galeries financent elles-mêmes l’événement (à hauteur de 220 000 euros, plus l’aide logistique de la Ville) et ne seront prêtes à refaire l’expérience que si cela se paye. Le premier jour, apprend-on, cela aurait été calme du côté des ventes. En comparaison, à la Fiac de cette année, certaines grandes galeries, comme White Cube, annonçaient un chiffre d’affaires de jusqu’à 1,5 million de dollars dès le premier jour.

josée hansen
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