Cinq nouvelles librairies en douze mois

La résilience de Christina, Romy et Anne

d'Lëtzebuerger Land vom 12.07.2019

Contrairement au Kulturpessimismus ambiant, les petites librairies résistent. Il y en a même qui se créent, discrètement. Sur la dernière année, des librairies ont ainsi ouvert à Ettelbruck (Ernster), Marnach (Librairie Zimmer), Wiltz (ChrisTina’s Bicherbuttik), en Ville-haute (Librairie Fellner ; d’Land du 9 novembre 2018) et au Ban de Gasperich (Ernster).

Le narratif dominant reste pourtant celui de la décadence. C’est vrai que des fermetures, il y en a eu. En 2013, Valora arrête les Messageries du livre. La librairie de 1 750 mètres carrés à Gasperich ne collait plus avec le concept développé à Zurich qui privilégiait les petits magasins, carburant avec un stock hyper-réduit de bestsellers, aux dépens des « exotiques », ces livres qui tournent moins vite. Le réseau Libo a été démonté, filiale par filiale : les magasins à Esch-sur-Alzette, à Ettelbruck (2015), dans le quartier de la Gare (2017) et à Wiltz (2018) ont fermé. Le magasin à Grevenmacher fermera ce lundi, 15 juillet. Sur un réseau de cinq filiales, ne reste donc plus que celle de Diekirch.

Paul Peckels, le CEO du groupe Saint-Paul, l’actionnaire unique de Librairie Libo SA, explique que les librairies ne s’accordaient plus avec la « stratégie générale » du groupe. Malgré un nouveau logo, des publicités dans les pages du Wort et un « coaching en activités de vente » destiné aux employés, il n’y aurait pas eu de « stabilisation » du chiffre d’affaires. Tous les anciens libraires, dit Peckels, auraient été recasés au sein du groupe Saint-Paul.

Tous, sauf une. Christina Matthieu a refusé de se résigner à la fermeture de sa librairie à Wiltz. « C’est mon monde. J’aime énormément ce métier : les couleurs, la papeterie, les livres, la lecture. » En avril, elle ouvre une nouvelle librairie. « Nous avons trois écoles primaires et un des plus grands lycées du pays ici à Wiltz ». Ensemble avec son associée, Tina Magalhaes, elle avait déniché un local abandonné de 160 mètres carrés dans la Grand-Rue, l’ancienne artère commerçante aujourd’hui exsangue. La commune, qui avait racheté l’immeuble, loue le local. Alors comment vont les affaires ? « Je ne peux me plaindre, dit Matthieu. Cela pourrait être mieux, mais c’est OK. » La « Weeltzer
Meedchen » explique avoir voulu créer un espace où les gens peuvent se rencontrer, boire une tasse de café… « ee rouege Buttek ».

Romy Liefgen a repris la librairie Zimmer à Diekirch en 2013. À l’époque, c’était une échoppe de 70 mètres carrés remplie de livres jusque sous le plafond. Trois ans après la reprise, Liefgen déménage dans un local plus grand, permettant « une autre présentation des livres » ; l’année suivante, elle ouvre un magasin pour enfants en face. « Le problème, dit-elle, c’est qu’il n’y avait plus assez de passage à Diekirch pour justifier deux loyers. » Elle se résigne à fermer un des deux magasins à Diekirch et à s’installer dans le Nordstrooss Shopping Mile à Marnach, le long de la N7. Sur 280 mètres carrés, Liefgen y vend de la littérature « un peu mainstream », des livres pour enfants, de la « luxemburgensia » (« bien que je n’aime pas trop ce mot »), de la papeterie et de la maroquinerie.

Les petites villes commerçantes, confrontées à la désaffectation de leurs zones piétonnes, font la cour aux libraires. À Ettelbruck, alors que la fermeture de Libo s’annonçait, la commune avait pris contact avec Fernand Ernster pour qu’il y ouvre une librairie. En juillet 2018, Ernster Sàrl inaugure un magasin d’une centaine de mètres carrés dans un local que la commune loue au propriétaire avant de le sous-louer (pour un prix modique) au libraire. Les résultats des six premiers mois auraient dépassé le business plan initial, dit Fernand Ernster. À Grevenmacher, le conseil échevinal désespère de trouver un nouveau libraire, au point de lancer, sur Facebook, un appel à candidatures. Ernster ne se voit pas prendre le relais de Libo à Grevenmacher. Ce serait un « Standuert difficile ». Il faudrait d’abord que d’autres magasins y reprennent pied avant qu’on ne puisse envisager y ouvrir une filiale.

Fernand Ernster a tiré des leçons de son implantation ratée à Esch-sur-Alzette. Située en face de la mairie, au début de la rue de l’Alzette, la librairie de 300 mètres carrés a fermé en 2014. Parmi les raisons de cet échec, Fernand Ernster cite « l’évolution qualitative de la rue de l’Alzette », ainsi que le capital d’ancrage de la Librairie Diderich. Il dit avoir sous-estimé à quel point « Escher matt Esch verwues sinn ».

Anne Diderich, la gérante de la Librairie Diderich, une institution eschoise, a transformé une partie de la librairie familiale en café. Elle a adopté les codes hipsters des années 2000 : une esthétique épurée et vaguement scandinave où on sert, forcément, de la Fritz-Kola, des capuccinos et des gâteaux « homemade ». C’est presque devenu un cliché : de Wiltz à Esch, toutes les librairies disposent aujourd’hui d’un coin café (à l’exception de la Libriaire Fellner). Même les kiosques MPK s’y mettent et proposent depuis peu du café « to go », estampillé Starbucks. Diderich évoque, elle, le « Zeitgeist d’aujourd’hui ». Il faudrait offrir « plus au client que simplement des livres ».

Le simple fait que le magasin soit accessible en chaise roulante et en poussette explique que le café, qui ne sert pas d’alcool, attire une clientèle largement absente des bistrots eschois : Des personnes âgées et à mobilité réduite ainsi que beaucoup des jeunes parents avec enfants. La part des livres n’aurait pas été réduite, assure-t-elle. La surface du magasin a été agrandie suite aux travaux, passant de 300 à 600 mètres carrés, dont le café occuperait environ 90 mètres carrés. Anne Diderich regarde déjà au-delà, elle dit réfléchir à ouvrir un nouveau magasin. bt

Bernard Thomas
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