Repères – L'état de l'art public au Luxembourg

L’art en quête d’espace public, et vice versa

European Pentagon, Bert Theis
Foto:
d'Lëtzebuerger Land vom 03.03.2017

Il n’est pas inutile, dans la matière, de remonter au début des années 1990. À l’initiative d’un artiste belge, François Hers, furent créés à Paris les Nouveaux Commanditaires. Une initiative qui voulait rompre avec la procédure habituelle, d’un art imposé d’en haut dans l’espace public, et conséquemment (trop) souvent rejeté par les gens qui a priori devaient en bénéficier. Hers voulait, et veut toujours, puisque son association n’a fait que se développer, essaimer dans bon nombre de pays, que toute initiative d’un art prenant possession de l’espace public associe dès l’abord les citoyens. On évitera de cette sorte ce qui par chance a pu se faire à Esch-sur-Alzette, prévenir le commencement même de la réalisation du projet Heller.

Ce retour aux Nouveaux Commanditaires, il est revenu à l’esprit à la lecture de l’article de la consœur Michèle Sinner, vendredi dernier, concernant la place de l’Europe, au Kirchberg. La décision d’un ministre, la mission d’un projet général à un bureau danois, et les deux semblent au moins partager un enthousiasme cycliste, n’est-il pas prévu un atelier de réparation pour vélos ? Affaire d’homme politique, d’architecte et d’urbaniste, le public, nenni, pas plus que les artistes, et pourtant, même pour des food trucks, ou disons camions-restaurants, qui doivent avoir leur emplacement, la ville de Lille et l’artiste autrichien Erwin Wurm ont montré que la place François-Mitterrand avait tout gagné à la collaboration.

Les Nouveaux Commanditaires, ils étaient là également en toile de fond lors de la visite de l’exposition Repères – l’État de l’art public au Luxembourg, de l’AAPL (Association des artistes plasticiens du Luxembourg), dans les locaux du Luxembourg center for architecture. Une exposition dont la présidente Trixi Weis a sans doute raison de dire qu’elle vient à son heure, déjà bien tardive. Seulement, sa richesse, son foisonnement, voilà plutôt de quoi déconcerter le visiteur, du moins celui qui a du mal à se contenter des images, des maquettes, des documents. De Théo Kerg à Richard Serra, des vitraux du premier à la sculpture du rond-point du second, il y en a, une pléthore, à vous de vous débrouiller, on a tout simplement oublié les questionnements, liés, aujourd’hui plus que jamais, plus que du temps des monuments et du flop art, une peinture par-ci, une sculpture par-là, pour la décoration, à l’art dans l’espace public (en se rendant compte que l’un et l’autre ont énormément changé). Peut-être que l’ouvrage qui doit être présenté le 12 avril prochain ira dans ce sens, il viendra tard, trop tard, l’exposition fermera trois jours après.

On va tenter quand même d’y mettre un peu d’ordre. Une introduction, si l’on veut, nous emmène aux États-Unis, avec le souvenir de Donald Thalacker, époux de Hely Heldenstein, lui était ingénieur en poste à Washington, soucieux de la relation entre art et architecture. Plus loin, deux murs confrontent avec des réalisations luxembourgeoises, sur l’un des photos venant des archives des Bâtiments publics, pour des œuvres qui datent de 1967 à 1997, sur l’autre des photos extraites du livre à paraître, avec des œuvres plus récentes. Faut-il opposer les deux, au moins la question mérite d’être posée, et il serait intéressant aussi de savoir s’il y a eu un changement, et lequel peut-être, depuis la date du 30 juillet 1999 et la loi sur les commandes publiques. Le texte est passé ensemble avec ceux de l’artiste indépendant et de l’intermittent du spectacle, des modifications y ont été apportées en 2003 et en 2011 où notamment le montant qui avait été fixé au départ à un pour cent au moins et dix pour cent au plus, était ramené uniformément à 1,5 pour cent du coût de l’édifice. Le Zukunftspak de 2014 plafonna le budget pour les interventions artistiques à 500 000.

Le visiteur qui se détachera de l’attrait des photographies, de telles réalisations plus largement documentées sur des tables, Kirps et Weis pour des lycées, Clemes et Thurm pour l’autoroute du nord, Feipel et Bechameil, il lui est conseillé vivement de prendre son temps à l’écoute de témoignages, dont celui de Marc Baum sur Esch justement et Heller, à la lecture de textes, en premier celui, inédit, de Bert Theis, sur iPad, il date de 2001, donnant ce qui aux yeux de l’artiste devaient être des arguments pour une nouvelle étape dans l’aménagement (artistique) du Kirchberg.

Ce que l’art dans l’espace public peut soulever comme interrogation, voire comme controverse, pour preuve le refus au départ de Joseph Beuys de participer à Skulptur.Projekte, de Munster, en 1977 ; il en est revenu plus tard, mais s’était quand même prononcé de façon radicale, en parlant de « pollution esthétique de l’environnement ». Et dans la matière, il y a ce qui n’est peut-être envisagé que de manière provisoire, temporaire, c’est autre chose encore que d’envisager un arrangement durable. C’est une chose que ce qu’une banque, quelque particulier, met devant son bâtiment, dans son jardin, c’est autre chose quand c’est la commune ou l’État qui prennent l’initiative. Rien de tout cela n’est évoqué, a fortiori éclairé dans l’exposition.

On a plus ou moins commencé par le Kirchberg, tourné autour. On va également conclure par là. Il paraît qu’il est envisagé aussi d’installer du côté sud de la place de l’Europe une estrade (en plein air ?), permettant de mettre en valeur un spectacle, des comédiens ou des musiciens. L’endroit, l’aurait-on oublié, est bien venteux, et le pays n’est pas sans être exposé souvent à des averses. Cela dit, on a devant la Philharmonie le pavillon de Bert Theis, une journée de performances (de musique et de danse) y sera donnée le 8 avril, de 15 à 21 heures. À réfléchir dans la foulée à un European Pentagon, maintenant qu’il est ouvert pendant la durée de l’exposition, pris dans une programmation continue, d’installation sonore.

L’exposition Repères – L’état de l’art public au Luxembourgorganisée par l’AAPL (Association des artistes plasticiensLuxembourg) dure jusqu’au 15 avril au Luca (Luxembourg center for architecture)rue de l’Aciérie à Luxembourg ; ouvert du mardi au vendredi de 14 à 18 heuresle samedi de 11 à 15 heures ; entrée libre.
Le 15 mars à 18 heures : présentation des œuvres d’art en espace public de Paul Kirps et du duo Martine Feipel / Jean Bechameilsuivie d’un débat. Le catalogue paraîtra en cours d’exposition et sera présenté le 12 avril avec une table-ronde. Pour plus d’informations : www.luca.lu et https://aapl.lu.

Lucien Kayser
© 2017 d’Lëtzebuerger Land