Marchés des ITC

Google restructure Motorola

d'Lëtzebuerger Land vom 17.08.2012

Google a annoncé cette semaine une restructuration en profondeur de Motorola Mobility, le constructeur de portables qu’il a acquis pour 12,5 milliards de dollars l’an dernier, mais dont l’intégration définitive a pris jusqu’au mois de mai dernier. Quelque 4 000 des 20 000 employés de sa filiale seront remerciés, et un tiers de ses usines et bureaux seront fermés. Il s’agit d’une petite révolution pour Google, qui a continué de recruter au plus fort de la crise et qui avait jusqu’à présent réussi, sur le front social, à maintenir les apparences d’un groupe mettant en œuvre le précepte « do no harm ». Les deux tiers des suppressions d’emplois interviendront en-dehors des États-Unis. Google a précisé, dans un courrier au régulateur boursier, qu’il compte également simplifier radicalement le portefeuille de produits mobiles, qui sera redéployé vers des appareils « plus innovants et profitables ».
Au moment de son acquisition par Google, Motorola Mobility perdait de l’argent : l’acquéreur précise que cela a été le cas sur 14 des 16 derniers exercices trimestriels. Le coût annoncé de la restructuration est d’au moins 275 millions de dollars, ce qui suggère des indemnités moyennes d’un peu moins de 70 000 dollars par employé licencié.
Cette annonce confirme, si besoin était, que Google s’éloigne encore de son profil de paradis pour internautes, de havre de bien-être pour ses employés geeks et d’expérimentateur génialement innovant et gentil, pour se banaliser en une corporation soumise aux règles implacables de la finance et n’hésitant pas à adopter des décisions peu populaires pour préserver la « bottom line » de sa nouvelle filiale. À la décharge du géant de Mountain View, qui compte lui-même 30 000 employés, on peut dire que Motorola était déficitaire avant son acquisition par Google et que ce dernier peut donc faire valoir que cet écart par rapport à l’image qu’il cherche à se donner est le résultat d’une gestion passée, pas de ses propres erreurs de stratégie.
Reste à comprendre comment Google compte à la fois transformer Motorola en un centre de profit et faire en sorte que le constructeur contribue à ses objectifs en matière de mobilité. Nul ne peut nier que le géant de la recherche et de la publicité en ligne a reconnu l’importance des terminaux nomades. Le principal enjeu à présent est celui de la publicité sur mobiles, dont Google veut s’adjuger une part significative. La nomination du nouveau CEO de Motorola Mobility, Dennis Woodside, en mai dernier, avait surpris car Woodside, ancien McKinsey et avocat spécialisé en fusions et acquisitions et en publicité en ligne qui a lui-même supervisé l’acquisition, n’a pas d’expérience industrielle directe. Les questions qui hantent le gestionnaire d’un constructeur de téléphones mobiles – comment réussir le design de ses appareils, optimiser ses circuits d’approvisionnement et pressentir les tendances mondiales des télécommunications – lui sont étrangères. En revanche, il bénéficie d’une connaissance intime du modèle d’affaires publicitaire de Google. Davantage que concurrencer Apple et ses iPhones, Google a probablement pour but de gérer Motorola de manière à concevoir un modèle de génération de revenus viable dans l’univers des smartphones et tablettes, selon des analystes. Ceux-ci soulignent que l’iPhone a généré des revenus publicitaires en ligne pour Google, mais que cela n’a guère été le cas jusqu’à présent pour Android, le système d’exploitation pour smartphones tactiles que Google partage avec plusieurs grands constructeurs. Adwords, la vache à lait de Google, est difficile voire impossible à déployer en l’état dans un contexte mobile.
L’autre défi qui attend Woodside est le rôle qui sera probablement dévolu à Motorola comme locomotive innovante à la tête du train quelque peu désorienté qu’est aujourd’hui Android. De nombreux constructeurs, qui ont adopté entièrement ou partiellement le système d’exploitation mobile imaginé par Google, apprécieraient de trouver en Motorola un leader et une référence, susceptible de fournir l’appui fort qui manque aujourd’hui à la plateforme Android.

Jean Lasar
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