Campagne électorale

Tomates à l’ancienne et mobilité de demain

Charles Margue, François Bausch et Carole Ney à Hesperange
Photo: Trash Picture Company
d'Lëtzebuerger Land du 05.10.2018

Dans un coin du centre civique de Hesperange, de petites mains de la section locale des Verts ont dressé, sur une table à côté de celles avec le matériel promotionnel du parti – flyers, dépliants, stylos et les classiques moulins à vent verts, plus la biographie de Romain Meyer sur François Bausch – un plateau de tomates cerises récoltées au Luxembourg « graines issues de variétés anciennes – si vous voulez en planter, demandez Nadia ou Edith ». La salle, qu’on a connue pleine à craquer pour des congrès du CSV si dominant dans la commune que le parti de Marc Lies y règne en majorité absolue (45,76 pour cent ou huit sièges sur quinze en 2017), se remplit peu à peu. Partout le long des routes, sur les affiches électorales du parti, trônent les deux têtes de liste écolos pour la circonscription centre : le ministre du Développement durable et des Infrastructures sortant François Bausch, mains dans les poches d’un costume noir modernisé, et la députée et ancienne première échevine de la Ville Sam
Tanson, bras croisés, veste bleue et mains manucurées. Ce soir, ils ont invité à une soirée d’information intitulée Quelles solutions pour le trafic à Hesperange et l’intérêt du public est grand, une cinquantaine de spectateurs ont fait le déplacement, parce que le sujet les touche. Avant le début de la conférence, les gens s’agglutinent en petits groupes, se retrouvent, se font la bise, discutent. Charles Margue, le démographe national de chez l’Ilres, qui s’est converti à la politique, papote avec François Bausch. Alors quoi ? Noir-bleu ou Noir-vert le 14 octobre ? Le jour même, Christoph Bumb, le chroniqueur de Gambia et rédacteur en chef de Reporter.lu, a publié une analyse prédisant des affinités électives à ses yeux évidentes, aussi bien arithmétiques qu’idéologiques, entre le CSV et le DP – 23 sièges plus treize, une majorité confortable serait possible dès maintenant. Si le DP perdait et le CSV gagnait peut-être ces voix aux urnes dans moins de deux semaines, les jeux seraient faits. Alors que les 23 sièges actuels pour le CSV plus les six des Verts, cela ne suffit pas encore pour une majorité. Il faudrait que les deux partis gagnent au moins trois sièges à eux deux pour que ce soit jouable… Il faut donc encore travailler, convaincre pour attirer de nouveaux électeurs. La campagne électorale de cette année est la plus éclatée, parce que les candidats doivent marquer leur présence sur les réseaux sociaux, être dans les médias classiques et sur le terrain. Cette soirée électorale thématique banale prouve que l’intérêt pour la rencontre IRL, in real life, n’a pas diminué – loin de là.

19h30, avant la conférence, ça tchatche encore entre mandataires nationaux et locaux – les Verts ont trois sièges sur quinze à Hesperange, autant que le DP –, mais peu à peu le public commence à s’installer. Il y a beaucoup de couples et de femmes d’un certain âge, mais aussi des jeunes et des personnes âgées. Une traduction simultanée en français permet aux non-Luxembourgeois de suivre le débat qui concerne tout le monde. Les candidats, une vingtaine, vont s’asseoir en demi-cercle devant la scène, ça fait un peu groupe de soutien psychologique – « bonjour, je suis Olivier et je bois depuis mes quinze ans… » « Oh, non, ce n’est pas comparable, parce que nous, ici, on n’aura même pas le droit de parler », se moque un des candidats interrogé sur la scénographie. Ils portent des badges avec leur prénom en vert et leur nom en fuchsia. Roland Tex, élu local loquace, retraité des CFL, fait l’introduction, présente les valeurs des Verts qu’on retrouve sur les visuels accrochés sur scène : le tram, « zesumme firukommen », avancer ensemble, ou « Naturschutz ass Mënscheschutz », protéger la nature, c’est protéger l’homme. Tex est jovial, son introduction rôdée, et malgré la présence de Sam Tanson, François Bausch est indéniablement la star de la soirée. C’est vrai qu’il cumule les qualités pour son auditoire ce soir : ministre en charge de la mobilité, il peut présenter tout un show très didactique sur base des données statistiques compilées par ses services. En plus, Bausch a pu inaugurer la gigantesque gare de Howald en décembre, qui reliera les communes se trouvant au sud-ouest de la ville, avec le centre via un pôle d’échange multimodal train/bus/tram d’ici 2024 – une perspective qui enchante les habitants de la commune de Hesperange, mais qui prendra encore trop longtemps à se réaliser.

Bausch montre ses slides sur les données structurelles rassemblées dans le cadre des discussions sur l’aménagement du territoire, tournant tous autour de la croissance démographique impressionnante des dernières années, même durant la crise économique et une croissance du PIB ralentie, « Mais nous ne sommes pas fâchés ou tristes que les gens du monde entier veuillent venir chez nous », explique Bausch, que cette attractivité du Luxembourg est bon signe, « la croissance n’est pas négative en soi… Il faut juste l’accompagner ». Par exemple trouver les meilleures solutions pour gérer les flux des 190 000 frontaliers quotidiens plus ceux des résidents de plus en plus nombreux. Avec un bureau d’experts suisse, son ministère a fait évaluer les différents modes de transport et leur ratio besoin de place/nombre de personnes transportées – que le tram remporte haut la main. Là où il faut 36 mètres carrés en moyenne pour une personne seule dans sa voiture, ce ratio se réduit à 1,5 mètre carré dans le tram. « Je suis très content d’avoir pu inaugurer le tram, je me suis battu durant trente ans pour qu’il soit réalisé », s’enorgueillit le ministre.

Hesperange, c’est aussi la commune voisine du ban de Gasperich, cette ville nouvelle que Bausch qualifia de « complètement exagéré(e) » dans une interview au Luxemburger Wort il y a un mois. Exagérée dans ses dimensions, et surtout mal planifiée, car les écoles, le supermarché surdimensionné, les résidences et sièges de grandes entreprises ont été construits avant la moindre réflexion sur le transport de ces milliers d’habitants et d’utilisateurs attendus à terme – plus le nouveau stade national en voie d’achèvement, plus un lycée qui sera construit à côté de la nouvelle gare. « Le principal problème est que le masterplan du ban de Gasperich a été développé par un promoteur privé propriétaire des terrains ». Mais comme les infrastructures de transport ont été complètement ignorées par ce promoteur, « les beaux boulevards que nous avons inaugurés risquent de ne pas fonctionner en 2019 encore ». Bausch plaide pour une planification cohérente et rationnelle dans l’aménagement du territoire, qui prenne en compte tous les facteurs dès le début des travaux. « Mais ce n’est pas vrai, ce que prétendent certains (Claude Wiseler, tête de liste du CSV et prédécesseur de Bausch au ministère, ndlr.) qu’il y avait plein de projets tout prêts dans les tiroirs du ministère… ces tiroirs étaient vides pour beaucoup de dossiers », insiste François Bausch. Le tracé du tram par exemple, au-delà de la liaison Kirchberg-place de l’Étoile. Ou le contournement de Alzingen. Le public rigole nerveusement. Ce contournement, Bausch le trouve nécessaire, comme celui de Käerjeng, mais estime qu’il faut le planifier rigoureusement et en respectant toutes les procédures de consultation démocratiques pour que le projet puisse aboutir. « Hesperange ne peut pas se développer si tout le trafic passe par son centre ». S’ils pouvaient rester dans la responsabilité, les Verts continueraient le développement du réseaux cyclables et de la mobilité en général, promet-il, mais aussi les transports en commun – qui, plus que de gratuité, auraient besoin de fiabilité pour que les gens les utilisent davantage – et « résoudre les problèmes ensemble ».

20h30, il reste peu de temps pour Sam Tanson, qui passe au galop sur d’autres thèmes du programme électoral du parti : le logement (développer le parc locatif, promouvoir de nouvelles formes d’habitation, adapter les taxes foncières…), la famille (élargir encore le congé parental, promouvoir le travail partiel pour les hommes, garantir des structures d’accueil de qualité avec produits bio dans les cantines) ou la protection de la nature (droit des animaux, protection du renard, réduction du plastique, protection de l’eau potable… ) 20h44, ce fut bref, Roland Tex est de retour avec son micro, parole au public. Presque toutes les questions tournent autour de la mobilité : quelle est cette idée loufoque d’un promoteur privé de construire un monorail entre Luxembourg et Esch-Alzette ? Est-elle réaliste ? (Bausch : non, car trop cher pour une masse critique trop faible). Quand est-ce que nous autres, habitants de Fentange, pourrons accéder à la gare de Howald en transport public, sans passer par Luxembourg ? (Bausch : euh, cela devrait pouvoir se faire...). Quand est-ce que nous aurons des stands pour vélo à cette gare et dans le village ? (Tex : au plus vite). Quel plastique allez-vous interdire et quand ? (Tanson : aussi vite que possible, d’abord celui dont on n’a pas besoin, comme les sachets, les couverts, les pailles…). Il est neuf heures. Roland Tex termine la soirée avec la fin du discours promotionnel sur l’avenir, « parce que nous aimons notre pays ». Un homme vient voir le ministre avec son fils adolescent, pour qu’il lui signe son exemplaire du livre de Meyer. Les gens s’agglutinent à nouveau en petits groupes. Une dame passe avec un plat de cakes faits maison : version vegane, avec des noix, ou version classique, avec du jambon. La discussion décontractée continue, on n’a pas tous les jours l’occasion de parler à un ministre. L’adolescent de tout à l’heure s’ennuie devant la porte et joue avec son téléphone portable. Muck Huss n’apprécierait pas. Mais les Verts de 2018 sont plus modernes que ceux du temps de Muck Huss. En ville en même temps, Etienne Schneider et les élus socialistes tentent d’appâter les très jeunes électeurs avec une réunion électorale « sans filtre » dans un bar, qui continue encore jusque tard dans la soirée.

josée hansen
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