L’extrême pauvreté ne recule pas partout selon la Banque Mondiale

Exception africaine

d'Lëtzebuerger Land du 05.10.2018

Le 7 septembre la chaîne britannique d’information en continu Sky News a diffusé en boucle une séquence effarante tournée quelques mois plus tôt à Ouistreham, près de Caen en Normandie, d’où partent des ferrys pour Portsmouth. On y voit, en plein jour et sous les yeux de la population locale, des dizaines de jeunes migrants africains courir derrière des camions qui se dirigent vers le terminal, pour tenter d’en ouvrir les portes et s’y cacher. Malgré les contrôles, certains y parviennent et finissent par passer en Angleterre où les journalistes les ont retrouvés.

D’après la police, ces jeunes gens viennent en grande majorité de pays d’Afrique sub-saharienne, où ils ne sont pas menacés physiquement et ils ne répondent donc pas aux conditions pour déposer des demandes d’asile politique : ce sont des « migrants économiques » qui fuient la misère. Et leur nombre n’est pas prêt de diminuer si l’on en croit le rapport sur l’extrême pauvreté publié par la Banque Mondiale. Le document complet sur le sujet intitulé Poverty and Shared Prosperity 2018 : Piecing Together the Poverty Puzzle ne paraîtra que mi-octobre, mais les grandes tendances ont été dévoilées le 19 septembre.

L’extrême pauvreté est définie comme le fait de vivre avec moins de 1,9 dollar par jour et par personne. En 2015, 736 millions de personnes étaient dans ce cas. Un chiffre énorme mais qui ne représentait plus que dix pour cent de la population mondiale, contre 36 pour cent en 1990. Selon l’estimation de la Banque Mondiale, le taux pourrait même être voisin de 8,6 pour cent aujourd’hui. Son président, l’Américain d’origine coréenne Jim Yong Kim, s’est réjoui qu’en 25 ans « plus d’un milliard de personnes soient sorties de l’extrême pauvreté ». Mais, si la moitié des pays du monde ont désormais un taux de pauvreté inférieur à trois pour cent, la situation est loin d’être identique selon les parties du globe.

Ainsi à cause des conflits qui y sévissent, le nombre de très pauvres a doublé au Moyen-Orient en deux ans (lire encadré). Mais, en mettant cette zone de côté, c’est surtout l’Afrique subsaharienne qui pose problème : c’est en effet la seule grande région du globe où la pauvreté, déjà considérable, a encore progressé. Avec 413,3 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté, celle que l’on nommait autrefois « Afrique noire » pèse à elle seule bien plus que la moitié (56,2 pour cent) du total mondial des très pauvres.

Les 26 pays ayant les taux de grande pauvreté les plus élevés sont tous situés dans cette région, où la proportion moyenne atteint le pourcentage effarant de 41,1 pour cent de la population. C’est quatre fois plus que la moyenne mondiale ! Le chiffre a certes diminué par rapport au précédent comptage en 2013, où il était de 42,5 pour cent. Mais il s’applique à une population qui a augmenté, ce qui donne finalement 8,2 millions de personnes de plus en deux ans.

Les experts de la World Bank incriminent d’ailleurs, comme principale raison de cette dégradation, le fait que la croissance démographique soit restée constamment supérieure à l’augmentation du PIB régional. Selon eux « le recul de la mortalité infantile chez les moins de cinq ans s’est accompagné d’un faible reflux de la fécondité ». Par ailleurs la croissance économique a été victime de conflits ethniques ou religieux, de catastrophes naturelles ou écologiques et de la corruption des élites économiques et politiques, pourtant dénoncée depuis les années 60.

Selon l’ONG allemande World Poverty Clock, à la fin mai 2018, le Nigeria, victime entre autres des exactions de Boko Haram, était le pays du monde abritant le plus de personnes en situation d’extrême pauvreté, avec 87 millions d’individus, soit la moitié de la population, devant l’Inde qui en compte
73 millions, tout en étant presque sept fois plus peuplée. En Afrique, il est suivi par la République démocratique du Congo (RDC), où vivent 61 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté, soit trois personnes sur quatre !

Les perspectives ne sont pas fameuses dans cette région du monde. La proportion de très pauvres sera difficile à réduire et même dans les hypothèses les plus optimistes, devrait encore dépasser dix pour cent de la population locale à l’horizon 2030. À ce moment-là, neuf pauvres sur dix dans le monde vivront en Afrique subsaharienne. « La nature de la croissance de ces pays, stimulée par des secteurs à forte intensité de capital ou à faible valeur ajoutée du travail, ne permet pas de bénéficier à l’ensemble de la population », explique l’économiste espagnole Carolina Sánchez-Páramo, chef de Poverty and Equity Global Practice (GP) à la Banque Mondiale.

Une situation qui maintiendra de fortes pressions à l’émigration vers l’Europe, et qui compromet l’objectif de la Banque mondiale d’éradiquer la pauvreté dans le monde en passant sous le seuil de trois pour cent d’ici à 2030. Pour y parvenir, il faudrait que le revenu des 40 pour cent de personnes les plus pauvres au niveau mondial augmente de huit pour cent ou plus chaque année jusqu’en 2030. Or ces personnes vivent pour l’essentiel dans les pays d’Afrique subsaharienne, qui de 2000 à 2015 n’ont jamais atteint un tel rythme de croissance.

La grande pauvreté dans le monde en 2015

(personnes vivant avec moins de 1,9 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat)

Source : Banque Mondiale

 

en millions
de personnes

en % de la population
de chaque zone

Afrique subsaharienne

413,3

41,1

Asie du sud

216,4

12,4

Asie de l’est et Pacifique

47,2

2,3

Amérique latine et Caraïbes

25,9

4,1

Afrique du nord et Moyen-Orient

18,6

5,0

Europe et Asie centrale

7,1

1,5

En 2013, la pauvreté touchait 804,2 millions de personnes contre 735,9 en 2015. Une baisse importante a été observée en Asie du sud (- 58 millions) et de l’est (- 26 millions). Mais il y a eu 9,1 millions de pauvres supplémentaires au Moyen-Orient et 8,2 millions de plus en Afrique subsaharienne.

Un marché prometteur pour la gestion de fortune

Terre d’inégalités autant que d’extrême pauvreté, l’Afrique est devenue un continent prometteur pour la gestion de fortune. Téléscopage malencontreux en termes de calendrier : une semaine avant la Banque Mondiale, le cabinet de recherche britannique New World Wealth et AfrAsia Bank publiait une étude intitulée Africa Wealth Report 2018, selon laquelle le marché du private banking africain devrait croître de sept pour cent par an en moyenne d’ici 2027 !

D’ores et déjà, les actifs financiers gérés pour le compte des High net worth individuals (HNWI) africains s’élèvent à 140 milliards de dollars. Avec 82 milliards, l’Afrique du Sud représente plus de la moitié de ce total et recèle quantitativement les meilleures opportunités.

Mais des pays comme l’Île Maurice, le Maroc, l’Angola, le Ghana et le Kenya présentent aussi un potentiel intéressant, sachant qu’en Afrique, les gestionnaires de fortune ciblent plutôt des personnes détenant plus de 500 000 dollars en actifs investissables. Les prestations de services les plus demandées sont la gestion d’actifs, la planification financière et la planification successorale. gc

Catastrophe au Moyen-Orient

La région d’Afrique du nord et du Moyen-Orient a enregistré en deux ans un doublement du nombre de personnes vivant avec moins de 1,9 dollar par jour. 18,6 millions de personnes étaient concernées en 2015 contre 9,1 millions en 2013. En pourcentage, le chiffre n’était toutefois que de cinq pour cent de la population totale contre 2,7 deux ans auparavant, ce qui reste très faible par rapport à d’autres régions du monde. Mais ces chiffres sont sans doute inférieurs à la réalité. La Banque Mondiale ne dispose pas de statistiques concernant la situation en Libye. Les conflits en Syrie et au Yémen pèsent lourd : ils détruisent les infrastructures sanitaires, d’éducation et d’énergie et empêchent les gens de travailler. Selon la Banque Mondiale, sur les 28 millions d’habitants du Yemen, 8,4 millions souffrent d’insécurité alimentaire grave, 16 millions n’ont pas accès à l’eau potable et 16,4 millions ne bénéficient pas de soins de santé adéquats. gc

Georges Canto
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