L’improbable renaissance des eaux-de-vie luxembourgeoises

Des prolétaires aux hipsters

d'Lëtzebuerger Land vom 15.12.2017

Après deux heures d’interview, Joseph (dit « Josy ») Zenner m’interrompt : « Je n’aime pas le mot ‘Schnaps’. Cela a une connotation de Fusel. Je préfère parler de ‘Edelbrand’ ou de ‘Drëpp’… donc de quelque chose qui se déguste, goutte par goutte. » Avec son col roulé noir et sa veste Barbour en toile cirée, le distillateur a des airs de gentleman farmer. (Durant les mois d’été, il fait des tours à travers les vignobles au volant d’un ancien taxi londonien.) Située au cœur du pittoresque village de Schwebsange (commune de Schengen), l’ancienne maison familiale des Zenner – sur le grenier de laquelle est logée la petite distillerie artisanale – a été redessinée par l’architecte François Valentiny.

Il y a quinze ans, la famille Zenner s’était réunie pour déterminer s’il fallait investir dans une nouvelle installation de distillation. La question qui se posait était celle de la poursuite sur le moyen-terme de l’activité. La réponse fut oui. Josy Zenner, qui a aujourd’hui dépassé l’âge légal de la retraite, continue à distiller – une passion dit-il –, en attendant que son fils, Christian, qui travaille dans l’aviation, reprenne l’activité de la PME qui compte un collaborateur fixe plus des saisonniers. Avec plus de dix hectares de vignobles, l’activité principale de Zenner est la viticulture ; Josy Zenner livre ses raisins aux Caves Desom. La production d’eaux-de-vie reste donc une activité « accessoire » exercée depuis des générations par les anciens de la famille.

Au Luxembourg, l’eau-de-vie garde une connotation de boisson paysanne et prolétaire. Dans les bistrots ouvriers des villes sidérurgiques, les tenanciers alignaient les Humpen et les Drëppen en anticipation des changements d’équipe. Dès les années 1980, Josy Zenner tente de se distinguer en misant sur le « haut de gamme » et dépose la marque « Fine de Luxembourg » en analogie au cognac commercialisé sous l’appelation « Fine Champagne ». On retrouve ses produits chez le traiteur Kaempff-Kohler et dans quelques vinothèques fréquentées par la « bonne bourgeoisie » où, pour reprendre la formule de Proust, « s’était conservée héréditairement […] la connaissance des bonnes adresses et l’art de savoir bien faire une commande ».

Mais les bouteilles Zenner sont également présentes sur les étagères des supermarchés Alima, à la City Concorde, au House of Delights du Findel ainsi qu’à la supérette gérée par le Parlement européen. Josy Zenner estime pourtant « ne pas avoir les volumes » pour rentrer de plain-pied dans les grandes surfaces. Selon les années fruitières, la distillerie produit autour de 4 000 bouteilles. « Mon stock sera donc vite épuisé ; au bout d’un an, je n’en aurai plus assez pour assurer le ravitaillement. »

Tout au long du XXe siècle, le nombre de distilleries n’a cessé de péricliter : alors que le Luxembourg en comptait environ 1 400 (tant industrielles que paysannes) à la fin du XIXe siècle, leur nombre est descendu à un petit millier dans les années 1950, puis à quelque 160 au début des années 1990. « À cette vitesse, d’ici l’an 2000, il ne devrait plus avoir de distillerie active au Luxembourg », écrivait un brin fataliste Josy Zenner en 1995 dans la plaquette anniversaire 100 Joër Lëtzebuerger Landes-, Uebst- a Gaardebauveräin. En conclusion, il esquissait pourtant une voie de sortie : « Au moins dans certaines régions d’Europe on constate, également dans les eaux-de-vie, que des niches de marché sont occupées par des produits locaux. Et ceci avec un succès croissant. »

Sur les dernières années, la production n’a en effet cessé de croître. « Il y a eu une croissance régulière, en partie plus rapide que celle du PIB », estime Josy Zenner. Une nouvelle génération de hipsters, attirés par la patine d’authenticité locale, a boosté un discret revival des micro-distilleries locales. La distillerie Diedenacker a ainsi misé sur un design minimaliste et élégant et le lancement d’un whisky qui lui ont ouvert les portes au « Lët’z go local » des Rodondes. La distillerie du Clos du Fourschenhaff (présente au marché hebdomadaire du Knuedler) a diversifié sa gamme : fleur de bière, Vullekiischten-
drëpp (sorbier des oiseleurs) et autres Hielännerbléiendrëpp (fleurs de sureau). Les distilleries Müller à Contern et Streng à Grevenmacher se sont, elles, lancées dans la production de gin.

Josy Zenner n’aime pas trop s’aventurer dans les « exotes locaux » auxquels il préfère les grands classiques (framboise, mirabelle, kirsch, poire, coing), ainsi que les marcs. Les fruits proviennent pour la plupart de vergers de la région. « Cette année, on a eu très peu de mirabelles, peut-être la moitié d’une récolte normale… Mais elles sont excellentes. » D’autres fruits, dont la cueillette est plus intensive en main d’œuvre, sont importés. C’est le cas des framboises acheminées de Pologne, de Roumanie ou de Serbie. (Pour produire une bouteille de cinquante centilitres, il en faut trois kilos.) Aux concours internationaux, les distillateurs luxembourgeois ont fait des prestations très honorables sur les dernières années. Alors qu’un tiers des échantillons présentés ont droit à une médaille (« grand or », « or », « argent », « bronze »), on retrouve régulièrement les eaux-de-vie et marcs grand-ducaux en haut du classement.

Cette renaissance souterraine est devenue visible lors de l’annuel « D’Mislerland brennt ! » dont la septième édition eut lieu cet octobre. Entre Träipen, Kniddelen et « café, quetsch et cigare », les visiteurs peuvent parcourir cinq distilleries le long de la Moselle. « C’est difficile de réunir les distillateurs, car ce sont des individualistes... Encore plus que les vignerons », dit Zenner. Les organisateurs, soucieux de se distancier de l’image de l’eau-de-vie comme boisson de pochtron, avaient conféré un air family friendly aux festivités grâce à des animations pour enfants et des concerts de Fausti et de Serge Tonnar.

L’excellente Fine des Coteaux de Schengen, un marc à 51 degrés conservé au moins douze ans dans des vieux fûts de chêne, fut lancée à la fin des années 1980, suite à un défi de comptoir. Zenner la vend à une quarantaine d’euros la bouteille de demi-litre. Comparée à une bouteille de cognac, c’est très peu. Mais un des problèmes des eaux-de-vie luxembourgeoises est l’absence d’un nom d’appellation contrôlée reconnaissable. Tout le monde connaît le cognac charentais et la grappa d’Italie ou du Tessin. Mais demandez un marc de riesling dans un café et on pensera que vous en avez marre du riesling.

Bernard Thomas
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