Les Plans sectoriels ou le risque de faire du problème la solution

La massification n’est pas une nécessité

d'Lëtzebuerger Land du 24.10.2014

Depuis juin 2014 le Luxembourg est doté de quatre projets de plans sectoriels d’aménagement du territoire, quelques décennies après que leur besoin s’est fait ressentir. Trois plans sont consommateurs de sol (transports, logement, zones d’activités économiques) et un plan est conservateur de sol (paysages protégés). « En raison de l’extraordinaire croissance démographique et économique qu’a connue le Luxembourg au cours des trois dernières décennies », les plans viseraient à « garantir un équilibre entre les croissances économique et démographique et la préservation de la qualité de vie par le biais notamment d’un développement coordonné du territoire »1.

Lors de la présentation des projets de plans à Esch, le 1er juillet dernier, les citoyens ont été informés que les investissements prévus seront massifs et que les plans sont couplés à l’augmentation souhaitée de la population, attirée par l’expansion de l’économie et des emplois. Ainsi le pays compterait 700 000 habitants à l’horizon 2020. Le degré d’intensification visé se justifierait par la nécessité d’un retour à une croissance forte, condition du maintien de notre niveau de vie matériel et de notre généreux système de prestations sociales et de pensions.

Il faut donc distinguer deux choses : les plans et ce qu’on en fait. Alors que les plans sont inévitables si l’on veut se développer dans l’ordre, il n’en est pas de même du degré voulu d’intensifications économique, logistique et démographique et du principe sous-jacent : grossir artificiellement la population et remplir le pays par l’accueil d’environ 13 000 résidents additionnels chaque année.

Le fait de prendre pour acquit que la croissance nécessite toujours plus de bras et que la croissance matérielle est l’objectif suprême de chaque résident est questionnable. Nombreux sont ceux qui sentent que les choses vont dans la mauvaise direction, que la surpopulation c’est faire du mal au pays et à soi-même et que la pensée unique de toujours plus de croissance dans un monde aux ressources limitées, c’est aller droit dans le mur.

Les quatre études d’impact environnementales, appelées à s’exprimer, non pas sur le bien-fondé des plans (« Est-ce que l’environnement se porte mieux avec ou sans intensification des activités, déplacements, émissions, personnes ? »), mais sur leur forme (« où les mettre ? ») concluent toutes avec une légèreté déconcertante mais infaillible que les plans améliorent la situation de l’environnement. Ainsi, tout en mettant en garde contre des impacts négatifs substantiels en cas de non-mitigation, les études ne remettent pas en cause le principe d’une plus grande consommation foncière dû à l’expansion massive des activités économiques, du transport, du logement et de la population. L’alternative du scénario de développement bas ou du maintien de la population à son niveau actuel n’est pas étudiée.

Pourtant, les exemples ne manquent pas pour signaler que la capacité du pays à supporter ses 550 000 habitants actuels est atteinte et que nous vivons déjà aujourd’hui au-delà de nos moyens, dans un pays saturé.

Selon l’Administration de la Gestion de l’Eau2, l’approvisionnement en eau potable du Luxembourg serait assuré pour une population estimée de 600 000 habitants en 2024 (non pas 700 000 en 2020), à condition de : « créer des zones de protection, remédier à la pollution aux nitrates et pesticides des eaux sous-terraines, éviter une pollution accidentelle du lac de la Haute-Sûre (trop tard, c’est fait), échapper à des travaux d’entretien d’envergure au mur du barrage,… Et à condition que le changement climatique ne dérégule pas le régime hydrologique et la recharge de la nappe. Et à condition que la population ne continue de croître… »

Si ces conditions ne sont pas remplies, trois « solutions » sont envisagées : potabilisation des eaux de la Moselle, aménagement d’une seconde retenue d’eau (où ?) ou importation d’eau de la sous-région.

Le pays découvre actuellement la gravité et l’étendu de la contamination de son eau potable aux pesticides. L’intensification économique et démographique projetée garantit-elle la sureté et la sécurité de l’eau potable et agricole, à des prix abordables, pour les générations présentes et futures ? Le cas échéant, est-ce que le pays a les moyens financiers, et la place, pour mettre en œuvre une ou plusieurs des trois « solutions », pour dépolluer son eau potable et prévenir une nouvelle atteinte à cette ressource vitale, pour soigner les maladies liées à l’eau ? Est-ce que le pays veut dépendre de ses voisins pour son eau potable ?

Toutes choses égales par ailleurs, le pays semble trop petit pour garantir l’approvisionnement en eau de 700 000 résidents et plus ?

À côté de l’approvisionnement en eau, il y a la question de sa qualité. L’assainissement des nos eaux usées est un exemple pour illustrer que les investissements ne réussissent pas à suivre le rythme de l’accroissement de la population. En 2013, 22 ans après la transposition de la directive de 1991 sur l’assainissement des eaux résiduaires, le Luxembourg a été condamné à payer une amende de deux millions d’euros et une astreinte de 2 800 euros par jour de retard dans son mise en conformité par rapport à la loi européenne en matière de qualité des eaux traitées en station d’épuration.

Avec la croissance massive souhaitée des activités économiques et de la population, est-ce que les plans tiennent compte des besoins additionnels en stations d’épuration ?

Avec en moyenne 21 tonnes de CO2 par an, un résident luxembourgeois émet une quantité record de gaz à effet de serre (GES). La Cour des comptes constate ainsi en 2013 que « l’évolution économique et démographique du Luxembourg a fait que le pays n’est pas en mesure de réduire ses émissions de GES par la seule diminution sur le territoire luxembourgeois »3, manquant de la sorte à remplir ses obligations internationales en matière de lutte contre le changement climatique. De même, l’État luxembourgeois compte débourser 110 millions d’euros pour la réalisation du Pacte climat, incitant les communes à réduire les émissions de leurs administrés4.

Comment les réduire si le pays choisit d’étendre en même temps si lourdement son économie, sa population, sa logistique ? Est ce que la volonté du gouvernement d’alimenter la croissance est compatible avec sa volonté de lutter contre le changement climatique ? Car, comme le souligne encore une fois la Cour des comptes en 2013 « ne pas tenir compte du changement climatique portera préjudice à la croissance économique ».

Si le Luxembourg à 550 000 habitants n’a pas la place pour absorber ses rejets, comment le Luxembourg à 700 000 la trouverait ?

Le Luxembourg dispose d’une belle brochette de records du monde et d’Europe de dépassement de ses ressources et capacités : le mauvais état de ses forêts, de sa qualité de l’air et de l’eau ou de sa biodiversité, le temps passé en embouteillage et son coût, la perte de surface agricole utile produisant une partie de notre nourriture – commodité tout de même vitale, la baisse du niveau scolaire et le taux d’échec scolaire, le système scolaire ayant atteint la limite d’absorption des cohortes grandissantes d’élèves de tous horizons, le taux de fragmentation du paysage, la quantité de viande consommée par personne, le degré de dépendance alimentaire et énergétique (le pays importe le gros de sa nourriture et énergie),… Dans l’état actuel des choses, le territoire ne peut pas supporter ses 550 000 habitants. Et nul ne sait comment évoluera la production alimentaire ou forestière sous un climat dérégulé… En tout cas, cette réalité ternit l’image du Luxembourg à l’extérieur et risque de dissuader des investisseurs.

À côté des plans, il y a d’autres missions et objectifs gouvernementaux consommateurs de terre à réaliser, pour lesquels cependant aucun espace (et financement ?) ne semble actuellement réservé dans les plans : stations d’épuration, parcs pour traiter les déchets, espace pour générer de l’énergie renouvelable, seconde retenue d’eau, espace pour compenser la destruction d’un biotope, plans de renaturation des rivières, infrastructures scolaires, sanitaires, pénitentiaires, crèches et maison relais, espaces récréatifs, Foussballstadium, Aussiedlerhäff en zone verte… Stocker la terre d’excavation et les débris de démolition que produiront 600 hectares de zones d’activités économiques et 467 hectares de zone destinée à l’habitat, leurs corollaires de parkings souterrains, 43 projets d’infrastructures de transport dont une nouvelle ligne de train etc. ne sera pas non plus une mince affaire…

Y a-t-il la place suffisante sur le territoire exigu pour réaliser les plans et trouver les surfaces nécessaires pour ces activités et infrastructures à première vue supplémentaires et connexes aux plans ?

Comment peut-on être sûr que les bénéfices attendus des plans ne s’auto-annulent pas ? Il faut des milliards pour réaliser les plans. Pour autant d’habitants en plus, il faut autant de facilités scolaires, sanitaires, logistiques en plus. Comment s’assurer qu’il reste une plus-value pour supporter le niveau de revenu de ceux qui sont déjà là ? Peut-on nous garantir que la décongestion du pays voulue par les plans ne sera pas neutralisée par l’accueil de 150 000 nouveaux congestionneurs ? Même si chaque citoyen concédait un effort personnel de réduction de ses consommations et rejets, le fait d’augmenter si considérablement le nombre de citoyens ne l’annule-t-il pas ? Tous les gains en efficience dans l’utilisation des précieuses ressources du pays que promettent les plans, ne seront-ils pas absorbés par l’augmentation disproportionnelles des activités et personnes émettrices ? « Ausser Spesen nicht gewesen » ? C’est repousser à plus loin les problèmes d’aujourd’hui !

Car si la logique soutenant les plans s’avérait la bonne – pour notre bien-être matériel –, elle devra continuer. C’est-à-dire pour financer le niveau de vie de 700 000 résidents, il faudra ensuite accueillir 1 000 000 de résidents en 2050, pour financer le niveau de vie d’un millions de résidents, il faudra ensuite en accueillir 1 500 000 en 2100 etc. La logique semble fallacieuse !

Pour compenser et digérer ces charges sociétale et écologique additionnelles, il faudrait au minimum que la mise en œuvre des mesures de mitigation identifiées soit une condition préalable à des investissements consommateurs de ressources naturelles et générateurs d’émissions et de déchets : priorité du plan paysages protégés sur les trois autres (des PAGs existants prévoyant de bâtir dans ce qui est maintenant un paysage protégé devront donc abandonner cet aménagement), priorité de la mobilité douce sur la mobilité polluante (le tracé des pistes de vélos devraient donc se faire avant celui des routes et passages, afin de ne pas se retrouver dans une situation de coûteux rétro-équipement des routes et abaissement des bordures pour accommoder les vélos), sanctuarisation des surfaces agricole et écologique et du patrimoine historique, densification et verticalisation de l’habitat sur les périmètres urbains actuellement constructibles, recyclage des friches industrielles, découplage du développement économique et démographique de la consommation de ressources et de la génération d’émissions …

Mieux encore, que des mesures de bonification soient réalisées : un environnement réhabilité, une économie décarbonée et dématérialisée, une agriculture biologique, une forêt rajeunie et saine, une eau propre, de l’énergie renouvelable, des bâtiments positifs en énergie, des milieux et communautés adaptés au changement climatique…

Au prix à payer, est-ce imaginable que les citoyens préfèrent le calme, un espace peu peuplé, un milieu salubre, la préservation de biens communs intacts, à toujours plus de moyens financiers et de biens matériels individuels ?

La qualité de vie, est-ce l’opulence matérielle tout de suite ou le bien-être social, humain dans le respect des limites naturelles et pour les générations futures ? N’y a-t-il pas d’autres priorités que l’expansion et la perpétuation d’un système vulnérable et non-durable, car basé sur les ressources d’autrui (importations) et du passé (réserves mondiales de pétrole estimées à 49 ans5)? Pourrions-nous accepter une perte de notre niveau de vie financier actuel et vivre dans la prospérité respectueuse de nos limites ?

Les plans sectoriels sont une nécessité urgente afin de décongestionner le pays, le rendre plus compétitif et redresser l’état des ressources naturelles. La massification économique et démographique concordante ne l’est pas. Au contraire, elle risque à terme d’annuler les bénéfices des plans. En revoyant l’envergure de la croissance visée et en laissant l’économie et la population évoluer de manière raisonnée et naturelle, les plans ont une vraie chance à parvenir à leur fin : le développement durable. En gonflant le pays, les plans risquent de nous ramener à la case de départ.

Étant la structure pour réaliser une vision de l’économie et de la société, il est difficile de prévoir si les plans vont contribuer à corriger les erreurs du passé ou à les aggraver. On ne peut pas tout avoir, il faut choisir. C’est ce choix de société, d’économie, de qualité de vie et de degré d’intensité de la croissance qui montera si les plans sont l’instrument pour ramener la consommation du pays à un niveau compatible avec la nature ou pour creuser le déficit environnemental et la dépendance de l’extérieur. Enfin c’est à nous tous de nous poser la question suivante : « Sommes nous prêts à renoncer, collectivement et de manière juste, à une augmentation continue de nos revenus, pour en contrepartie bénéficier d’une plus grande sécurité en nourriture, eau ou énergie ainsi que d’une qualité de vie sociale, économique, environnementale, intergénérationnelle, récréative meilleure et plus durable ? »

L’auteure est économiste de l’environnement.
Pascale Junker
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