Le Luca fête ses 25 ans avec une grande exposition de maquettes d’architecture. Instructif et poétique

Microcosmos

L’exposition de maquettes Multi-scale Luxembourg au Luca
Photo: Trash Picture Company
d'Lëtzebuerger Land du 22.12.2017

Show off Wow ! La première impression qu’on a en entrant dans la grande salle du premier étage du Luxembourg Center for Architecture (Luca) actuellement, c’est juste wow ! Là où normalement, des architectes se donnent la plus grande peine du monde de structurer l’espace avec des cimaises et des dramaturgies plaisantes pour des expositions thématiques bien sages, l’équipe du Luca autour de la directrice du lieu et commissaire de l’exposition Andrea Rumpf a choisi l’accumulation, presque le trop-plein pour la grande exposition anniversaire du lieu : des étagères industrielles blanches forment des couloirs, chaque étagère a trois niveaux remplis à ras-bord de maquettes de toutes sortes, formes et consistances, des tables blanches sur trépieds sont en plus posées entre les couloirs, pour les très grandes maquettes d’urbanisme ou de bâtiments d’envergure. Des néons installés dans les étagères font rayonner les maquettes, de petites inscriptions au Dymo (très important dans son esthétique 70s) indiquent les catégories thématiques – architecture du quotidien, espace public, ouvrage d’art… – ; des boîtes en carton sont posées au-dessus, elles auraient servi au transport des maquettes. Cela permet aussi de souligner encore une fois le caractère éphémère de l’entreprise, comme son urgence peut-être. C’est beau, c’est plein, c’est poétique et instructif.

L’idée derrière Multi-scale Luxembourg, que le Luca organise pour fêter son quart de siècle – il a été fondé par des architectes intéressés au débat sur l’architecture et l’environnement bâti sous le titre Fondation de l’architecture et de l’ingénierie asbl – est bien sûr de montrer « qu’il y a un patrimoine à préserver », comme le formule Andrea Rumpf. Mais c’est aussi de faire un peu jouer ses muscles et faire comprendre au ministère de la Culture et à l’opinion publique que la vraie institution pour la promotion et l’archivage de l’architecture, c’est eux. Et pas le nouveau LAM, Lëtzebuerger Architekturmusée, fondé il y a deux ans par Alain Linster et Anne Stauder, petite asbl qui s’engage justement pour l’archivage de maquettes et plans historiques, organise des expositions aux centres d’art à Dudelange, collabore avec le Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg et est à la recherche de moyens financiers et surtout logistiques pour le stockage (ses plans sont gardés aux Archives nationales et ses maquettes à la cave du bâtiment Da Vinci de l’Ordre des architectes et des ingénieurs-conseils, OAI). « Ils sont là où nous étions il y a 25 ans », répond Andrea Rumpf à la question de la concurrence. Comme des membres de son Conseil d’administration, elle était d’abord agacée par cette confrontation directe d’une concurrence, mais semble désormais motivée à prouver que seul le Luca est professionnel dans son approche et ses possibilités, par exemple en employant depuis le début de l’année une archiviste et bibliothécaire, Virginie Dellenbach. Si donc la concurrence stimule ainsi le Luca pour mettre sur pied une exposition d’une telle radicalité et d’une telle qualité, on ne peut que la saluer.

Appel public Pour recevoir un maximum de maquettes de la part des architectes et des institutions publiques, le Luca a lancé un appel auprès de ses membres, prioritairement ceux des 800 bureaux qui ont collaboré avec eux depuis le début, et Andrea Rumpf et son équipe ont fait des repérages auprès des institutions publiques (notamment l’Administration des bâtiments publics) et para-étatiques, les administrations communales et les nombreux Fonds créés pour construire au Kirchberg ou à Belval. Ils ont reçu et trouvé quelque 500 maquettes de tous genres – il était expressément demandé de soumettre tous types de maquettes, de la rapide esquisse de travail à la maquette impeccable qui sert à la commercialisation d’un projet immobilier haut de gamme –, dont ils ont pu en sélectionner 200. Le charme de l’exposition est dans cette diversité : non seulement « multi-scale », de différentes tailles, mais aussi de différentes qualités, finitions, ambitions – et finalités.

On peut passer des heures dans cette riche exposition à lire les cartels, comparer les maquettes, essayer de trouver l’endroit où se trouve un bâtiment dont on voit le modèle, s’il a été réalisé ou non. Et mieux comprendre le travail créatif de l’architecte. Ainsi, la plus radicale des maquettes est celle, conceptuelle, de Claudine Kaell des Casemates « um Bock » : un simple fil de fer a servi à esquisser la silhouette de la Vieille Ville côté Montée de Clausen. Le bureau 2001 de Philippe Nathan s’est amusé à monter son projet Médikayl dans une peinture à l’huile, ce qui le fait ressembler à une gigantesque étagère Ikea blanche dans le paysage. Le même bureau 2001, installé au 1535 à Differdange, a construit un modèle réduit en carton en bois de la Tour Hadir, vouée alors déjà à la destruction : elle est transpercée d’un large trou rond, à la manière d’un Cutting de Gordon Matta-Clark, et est catégorisée sur le cartel comme une « maquette de manifestation politique ». L’artiste Serge Ecker, qui produit des maquettes en impression 3D pour le compte de clients architectes, montre ici une architecture anthropoïde (la « maquette sculpture » CT) et une deuxième, dystopique (l’escalier HAM-STR, qui se trouvait au centre Hamilius, durant la phase de démolition de l’ancien bâtiment) – elle ressemble singulièrement aux modèles réalisés aux alentours de Fukushima et montrées en face, au Carré Rotondes, lors de l’avant-dernière Triennale jeune création.

Œuvres d’art Les maquettes sont aussi, souvent, des œuvres en soi, comme le prouve le travail de Christine Franck, la seule véritable maquettiste au Luxembourg. Il s’agit aussi de montrer la valeur de ce travail-là, souligne encore Andrea Rumpf, c’est pour cela que des conférences et workshops sont prévus dans le cadre de l’exposition – un premier atelier, sur la technique du lasercut, est prévu début février à Differdange. Ainsi, les maquettes de maisons de Léon Glodt ont un charmant côté fait main – il en a plus de 400, stockées en Autriche essentiellement. Et voir la grande maquette de présentation en carton de la tour d’eau de Dippach de Paul Bretz jouxter la toute petite, fragile et blanche impression en résine 3D que Christine Franck a réalisée pour la gare de Belval-Usines de Jim Clemes est tout simplement touchant : le géométrique rigoureux à côté de l’organique translucide et ludique signifie à merveille les possibilités et la richesse formelle de l’architecture autochtone.

Alors il y a bien sûr aussi les maquettes urbanistiques classiques, souvent réalisées avec beaucoup de détails enjoués : les grands paysages de la Vieille Ville ou les quartiers imaginés à différentes époques au Kirchberg par exemple. Il y a aussi des projets non-réalisés, comme pour le Musée national d’histoire et d’art, où l’on peut se remémorer que le projet de Christian Bauer était vraiment le plus réussi. Il y a des modèles de matériau, comme le beau champignon doré de Dominique Perrault pour l’extension de la Cour européenne de justice au Kirchberg, ou les maquettes presque trop parfaites, comme celle de Modellkunst Düpré pour le One+One de Moreno Architecture, qui est même illuminée de l’intérieur, comme si elle servait de coulisse à un train miniature… Or, elle était destinée à vendre les espaces du bâtiment.

Schaulager ou musée ? « Le Luxembourg n’a pas besoin d’un musée d’architecture », répète Andrea Rumpf à qui veut l’entendre, surtout en réaction au lobbying du LAM pour un tel musée. Elle plaide plutôt pour une archive durable ou un centre vivant de l’architecture (et on se demande bien quelle serait la différence avec un musée). Les propriétaires des maquettes présentées au Luca ont tous signé un contrat de mise à disposition de leurs travaux avec l’asbl. Rumpf espère qu’ils seront nombreux à concéder une telle mise à disposition plus durable, voire définitive, et envisage de créer une sorte de Schaulager, qui serait dans une première étape provisoirement installé en face, dans le bâtiment du Carré, qui appartient à Paul Wurth (en attendant l’urbanisation prévue du quartier). L’exposition actuelle, sur laquelle très peu d’informations existent à ce jour, servira de base à la production d’une archive qui sera d’abord mise à disposition en-ligne, puis analysée par des chercheurs en architecture – des textes d’Emmanuel Petit et de Florian Hertweck (le professeur qui dirige le master en architecture à l’Uni.lu) sont prévus.

Ce discours est urgent, parce que, malgré une professionnalisation du Luca, malgré le travail sérieux des Fonds Kirchberg et Belval surtout en ce qui concerne les concours et la documentation de l’architecture, malgré la publication d’un grand nombre de monographies anniversaires de bureaux d’architecture locaux, même malgré l’édition du magazine Archiduc par Maison Moderne (en collaboration avec le Luca), on ne dépasse guère la description bienveillante de ce qui se fait, voire la communication vantarde d’un investisseur. Il manque la confrontation des différentes approches, le débat sur ce que les architectes peuvent ou doivent faire pour répondre aux urgences de notre époque – crise du logement, besoins de logements pour réfugiés, protection des ressources, en premier lieu du terrain, mobilité, etc. Dans ce sens, c’est la multiplication des acteurs – ministères et administrations, OAI, Luca, master de l’Uni.lu, pavillon à la biennale de Venise, bureaux d’architecture, musées d’histoire, architectes-chercheurs passionnés, médias et grand public –, qui peut vraiment faire avancer le débat. Et donc l’exigence vis-à-vis de notre environnement bâti. Ce seront les maquettes du futur.

L’exposition Multi-scale Luxembourg dure jusqu’au 24 février 2018 au Luca – Luxembourg Center for Architecture, rue de l’Aciérie à Luxembourg-
Hollerich ; fermée entre Noël et Nouvel An ; pour les horaires d’ouverture, consulter www.luca.lu.

josée hansen
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