Parités

Une monnaie forte, pour quoi faire ?

d'Lëtzebuerger Land vom 26.08.2011

Des pays aussi dissemblables que la Grèce et la Suisse expérimentent actuellement, pour des raisons différentes, les inconvénients de posséder une monnaie forte. Le cas de la Confédération a logiquement moins attiré l’attention que celui de la Grèce, à cause notamment de l’absence de troubles sociaux, mais il est suffisamment préoccupant pour que, le 17 août, le gouvernement décide des aides massives en faveur des entreprises, sous forme d’allègements de charges leur permettant de compenser l’appréciation du franc suisse, qui a gagné près de 14 pour cent par rapport à l’euro depuis août 2010, et 40 depuis 2008. Dans le même temps la Banque nationale suisse, inquiète de la « surévaluation extrême » de la monnaie, se livrait à des interventions massives sur le marché des changes pour éviter que le seuil fatidique de la parité (un franc suisse pour un euro) ne soit franchi.

Les économistes comme les politiques ont toujours considéré une monnaie forte comme un signe de standing, venant récompenser la bonne gestion et les solides fondamentaux d’une économie. Mais il existe d’autres raisons que les vertus économiques pour expliquer la puissance de la monnaie, et chaque médaille a son revers.

Depuis la généralisation des changes flottants en 1973, le cours des monnaies varie, comme n’importe quel prix, en fonction de l’offre et de la demande. L’appréciation d’une devise signifie tout simplement qu’elle est très demandée, pour des raisons commerciales et financières, qui ne coïncident d’ailleurs pas forcément. Jusqu’à l’adoption de l’euro, le Deutsche Mark était en Europe le prototype de la monnaie forte. De 1980 à 1999, année d’adoption de l’euro, il avait gagné environ 28 p.c. par rapport au franc luxembourgeois et un peu plus par rapport au franc français. Évolution encore plus frappante sur une période plus longue : en 1959, un franc français valait un mark. Quarante ans plus tard, il fallait offrir 3,35 francs français pour obtenir un mark.

La force du mark s’appuyait essentiellement sur la puissance industrielle de l’Allemagne et sur ses capacités exportatrices. Pour acheter les voitures, les appareils électroniques et les machines-outils allemands, le monde entier cherchait à se procurer des marks. En revanche, les placements en marks n’étaient à l’époque guère attrayants, car la politique monétaire vertueuse de ce pays et son inflation modérée ne justifiaient pas des taux d’intérêt élevés.

En théorie, en régime de changes flottants, une situation de monnaie forte ne peut être que temporaire. En effet, les mécanismes du marché se chargent normalement de ramener le cours à une situation « d’équilibre » supposée correspondre aux fondamentaux de l’économie. Une monnaie forte décourage les exportations, alors que dans le même temps les importations, moins chères, sont favorisées. L’excédent commercial est donc appelé à se réduire voire à disparaître. L’inverse est supposé se produire dans les pays à monnaies faibles, d’où la vogue des « dévaluations compétitives » qui a même affecté le dollar.

L’histoire économique s’est chargée de contredire la théorie. Certains pays ont eu « structurellement » une monnaie forte, car les inconvénients annoncés ne se sont pas produits. Ainsi, l’appréciation du mark n’a pas empêché l’Allemagne d’accumuler des excédents commerciaux gigantesques. D’autre part, il est économiquement et socialement difficile de renoncer aux avantages d’une monnaie forte : importations moins coûteuses (surtout les matières premières, dont le prix est majoritairement libellé en dollars), investissements et tourisme à l’étranger favorisés. Ce n’est pas un hasard si les Allemands ont été (et sont toujours) les touristes les plus nombreux et les plus dépensiers du monde.Le problème est que la force de la monnaie est loin de refléter seulement les fondamentaux de l’économie, comme l’illustrent les cas de la Grèce et de la Suisse.

En 1999, les pays d’Europe du sud membres de la zone euro ont tous troqué une monnaie réputée faible contre une devise qui était, par construction, appelée à devenir une monnaie forte. Tous ces pays, à commencer par la Grèce dont on sait qu’elle a délibérément truqué les chiffres pour pouvoir être admise au sein du club, ont été rattrapés par la réalité. Perte de compétitivité des produits, diminution des investissements étrangers, stagnation du tourisme ont frappé de plein fouet des économies également fragilisées par le laxisme monétaire (comme l’a montré la crise immobilière en Espagne).

En Grèce, le PIB, qui a diminué de 4,5 p.c. en 2010, devrait encore baisser de 3,5 p.c. cette année selon l’OCDE, mais cela pourrait être beaucoup plus car, au second trimestre, la baisse était de 6,9 p.c. par rapport à la même période de l’année dernière. Le chômage touche près de 17 p.c. de la population, plus du double chez les jeunes de 15 à 29 ans. Et les déficits ont du mal à se résorber, de sorte qu’une éventuelle sortie de l’euro se traduirait par une dévaluation immédiate de la drachme de l’ordre de 20 à 30 p.c., une valeur plus conforme aux fondamentaux de l’économie grecque.

En apparence, la solidité du franc suisse résulte des excellents résultats économiques de la Confédération : en 2010, le pays a enregistré à la fois une croissance de 2,6 p.c., un excédent budgétaire et un excédent commercial. Sa dette publique ne dépasse pas 39 p.c. du PIB. Cela suffirait largement, dans le contexte actuel, à justifier l’appréciation du franc suisse. Mais la devise helvétique est aussi une valeur-refuge : la stabilité politique et sociale et la solidité financière de la Suisse sont très appréciées à un moment où les plus graves incertitudes pèsent sur le devenir de la zone euro et où les États-Unis viennent d’être dégradés par Standard [&] Poor’s.

C’est cette raison qui explique l’évolution rapide de la monnaie. Jusqu’à une date récente, les milieux économiques et les autorités politiques n’affichaient pas d’inquiétude particulière en raison des avantages, déjà évoqués, procurés par cette situation, auxquels s’ajoute dans ce cas spécifique, l’afflux de capitaux dans les activités de gestion de fortune malmenées depuis quelques années par les pressions sur le secret bancaire, sur la fiscalité et les déboires financiers des grandes banques locales suite à la crise des subprimes.

Mais l’industrie suisse commence à souffrir. Les exportations de textile et de produits alimentaires, activités où la concurrence est rude, sont déjà très touchées, et les positions suisses dans l’horlogerie, la pharmacie et les machines-outils sont elles aussi affectées, avec une forte baisse attendue des profits. Le tourisme, principalement d’origine européenne, est en nette diminution bien que la saison ne soit pas terminée. Quant aux consommateurs, ils se plaignent de ne pas voir répercuter la baisse du prix des importations. Malgré cela, les Suisses sont résignés à ce que leur monnaie, en tant que valeur-refuge, continue à susciter l’intérêt des investisseurs aussi lontemps que l’euro et le dollar seront sous pression et se bornent pour l’instant à faire en sorte que leur devise ne descende pas au-dessous de 1,20 euros.

Il est tout de même un pays qui a fini par se convaincre que l’appréciation de sa monnaie pourrait être un bien, il s’agit de la Chine. Les fondamentaux économiques de ce pays, en particulier ses énormes excédents commerciaux et ses réserves de change, justifient depuis longtemps que le yuan soit une monnaie forte. Mais selon le FMI, le yuan serait surévalué d’environ 20 p.c., Pékin ayant délibérément choisi de maintenir une parité faible pour ne pas nuire à ses exportations.

La situation est en train d’évoluer. Les autorités chinoises ont compris que l’état des économies occidentales ne leur permettrait plus d’importer autant qu’au cours des dix dernières années. La demande extérieure est donc appelée à diminuer. En revanche, la demande intérieure, dont le potentiel est considérable, a été jusqu’ici trop sacrifiée d’où de fortes tensions sociales et des pressions inflationnistes (les prix ont augmenté de 6,5 p.c. depuis l’été 2010) alimentées par les afflux de capitaux (10 milliards d’investissements étrangers par mois depuis le début de l’année).

Une appréciation de la monnaie chinoise permettrait de dynamiser la demande intérieure (en favorisant les importations), d’enrayer les flux spéculatifs et de mieux maîtriser l’inflation. Elle permettrait par la même occasion de satisfaire des revendications des catégories modestes, laissées pour compte de la croissance.

Début août, le yuan avait retrouvé par rapport au dollar son niveau de 2005. Contre l’euro, il a gagné 4,23 p.c. depuis le début de l’année, et 6,5 sur un an. Cette évolution est appelée à se poursuivre, encouragée par les pays occidentaux et le Japon, qui y voient une planche de salut, par les perspectives qu’elle offre au développement de leurs exportations.

Georges Canto
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