choreoGraphy

Je suis une machine

d'Lëtzebuerger Land du 16.12.2004

Qui est cet homme/femme? Qu'est-ce qui lui passe par la tête? Est-ce qu'il/elle est aussi torturé, énervé, joyeux, intéressant qu'il/elle en a l'air? Un spectacle, de danse ou autre, se prête bien pendant les instants moins denses à se poser des questions sur les gens qui y participent. Crime ultime peut-être que celui de laisser voyager l'esprit plutôt que d'être à fond dedans, ne voir, entendre respirer que la pièce, l'art, mais voilà, la concentration par moments lâche le spectateur. Bernard Baumgarten, chorégraphe luxembourgeois, ne s'insurge pas de cet état de fait, mais en tire profit plutôt, l'utilise pour son spectacle actuel choreoGraphy. Quatre danseurs, quatre personnalités, trois nationalités différentes s'entrecroisaient ces jours-ci sur les planches du Théâtre de la ville d'Esch, en ouvrant au spectateur, pour un court moment, des instants de vie qui les ont marqués ou constitués. Pour une fois, le casting ne s'est pas fait que sur la qualité du danseur/acteur, mais chacun était appelé à livrer un petit texte en même temps, texte autour d'un moment «important, inhabituel, comique ou triste, grave et sensuel». Au final, quatre danseurs ont été retenus, deux Grecs (Aglaia Kioussi, Jorgos Fokianos) un Polonais (Krzysztof Zawadzki) et une Canadienne (la très convaincante Yohanna Stanga), qui enrichissent le spectacle non seulement par leur corps et textes, mais également avec leurs vêtements, décors ou musique (qui peut varier du Like a Virgin de Madonna chanté a cappella aux Tindersticks). À la séquence zéro, le spectateur plonge dans le spectacle, emmené par une Yohanna Stange seule sur scène, qui dans une surexcitation BDesque mais contrôlée raconte une histoire (de pédophilie?), dont on n'est pas sûr de la gravité ni du sérieux ou du vécu. Puis on comprend, ce sera séquence de vie sur séquence de vie, la scène est divisée en quatre espaces vitaux, de manière douce, mais ferme par des poteaux en acier à bandes noires, tout comme ceux des aéroports. À tour de rôle, les danseurs envahissent la scène avec leurs histoires plus ou moins essentielles. Au centre, l'interrogation lancée dès le départ par Krzysztof Zawadzki, du pourquoi de leur parcours. «Pourquoi la danse?» demande le Polonais. Pourquoi mener une existence difficile, dans un endroit sans eau courante ni électricité. «Est-ce que ce serait intéressant pour moi de laisser des gens bousiller mon cerveau et mon corps? Parce que je ne devrais pas l'oublier: je suis juste une machine.» Et au spectateur de se dire que ces quatre-là, ne sont pas ni plus, ni moins paumés que d'autres. À moins que - autre interrogation implicite cette fois - on ne puisse se représenter soi-même sans se trahir. En tout cas, des moments comme ceux qu'ils racontent, on en a tous vécus, des instants qui forgent un être ou pas, dont on se rappelle seulement comme autant de cartes postales qu'on traînerait avec soi. Des belles et des moins belles. Comme le souvenir le plus honteux (collection de porno découverte par la prof, ne pas savoir embrasser découvert par le lycée entier), un moment de sentiment d'appartenance (tous les habitants d'une rue de Berlin qui, en pleine nuit et en plein orage ferment leur fenêtre en même temps), un sentiment de rage (le gamin obligé par sa grand-mère de lâcher sa chienne en pleine forêt parce qu'elle était devenue incontrôlable). Mais, même si choreoGraphy se penche sur le plus intime de ses protagonistes, c'est fait de façon poétique, voire ironique et à aucun moment on n'a l'impression de devenir voyeur par rapport aux danseurs. Enfin, pas plus que le voyeurisme que l'artiste provoque normalement en se mettant en scène. Et puis, c'est tout simplement plaisant. Plein de couleur, sans trop de prétention ou de prise de tête, finalement, le pari est réussi. ChoreoGraphy, c'est la danse contemporaine accessible à tous. Car il y a de la danse également on tend à l'oublier dans le tumulte des scènes de vie. Peut-être, parce que le mouvement ici, comble surtout le non-dit ou illustre, souligne ce qui se raconte. À chaque scène, l'un des danseurs est sous les projeteurs avec son histoire, le «verre grossissant» comme Baumgarten l'appelle, tandis que les trois autres deviennent ces machines que Zawadzki évoquait tout au début. Ils livrent leur corps pour raconter l'histoire de leur camarade. Et ça marche, c'est beau à voir, c'est captivant, sauf quelques rares moments en perte d'intensité, pendant lesquels ladite concentration lâche. Mais Baumgarten réussit à réveiller les plus distraits par une malice un quart d'heure avant la fin. Il fait mettre en vente une minute de danse. Pendant quelques instants les rares spectateurs du théâtre eschois, se mettent donc à la vente aux enchères de danse. Belle manière de mettre le doigt sur le débat du prix et de la valeur de son art. Finalement la minute sera vendue à 15 euros. Et vous, qu'êtes-vous prêts à payer?

Il n'y a eu que trois représentations de choreoGraphy, dont la dernière mercredi 15; chorégraphie: Bernard Baumgarten ; Danse [&] chorégraphie : Aglaia Kioussi, Yohanna Stange, Jorgos Fokianos, Krzysztof Zawadzki ; lumières : Ruprecht Lademann ; production : UnitControl en coopération avec Théâtre danse et mouvement et le Théâtre d'Esch. La prochaine production de Bernard Baumgarten qu'on pourra voir au Luxembourg : Anaïs/Henry/June au CAPe Ettelbrück, les 24 et 26 février 2005.

 

Sam Tanson
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