Le costume de Can Themba

La magie du jeu

d'Lëtzebuerger Land vom 09.10.2003

Quel plus beau commentaire sur l'essence même du théâtre que cette pièce? Programmé en ouverture de la saison théâtrale au très attendu Studio du Grand théâtre de la Ville, rénové à grands frais, Le costume de Can Themba, mis en scène par Peter Brook, fonctionne avec presque rien. Humblement, la troupe de la Scène indépendante contemporaine arrive avec un lit, une table, quelques chaises, quelques cintres, deux penderies et quelques couvertures - et c'est toute l'Afrique du Sud qui se déploie sous nos yeux. Pas besoin de la technologie de scène la plus sophistiquée, de plateaux mobiles, tournants, montants, descendants... le verbe et quatre très grands acteurs suffisent pour faire naître toute la magie du théâtre, tout son monde imaginaire.

Le costume était une des nouvelles les plus connues de Can Themba, auteur noir sud-africain qui publiait ses histoires dans Drum Magazine au début des années 1950, avant que le régime de l'apartheid n'interdise toute publication des oeuvres d'auteurs noirs. Exilé au Swaziland, Can Themba mourut dans la misère et l'alcoolisme en 1967. Beaucoup plus tard, Mothobi Mutloatse adapta The Suit pour le théâtre, Barney Simon la créa en 1995 au Market Theatre à Johannesburg. Peter Brook créa la version française, traduite par Marie-Hélène Estienne, en décembre 1999 au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris; depuis lors, la production tourne dans toute l'Europe avec beaucoup de succès. Et pour cause: c'est un véritable bijou.

L'histoire nous est contée par Maphikela (extraordinaire Sotigui Kouayté), vieux sage et bon vivant de Sophiatown, le township noir le plus animé d'Afrique du Sud. «Le talent y fleurissait, on y était heureux, on pouvait s'exprimer, on y jouait du jazz, on organisait des 'partys', on faisait de la poésie, on discutait l'avenir du pays...,» se souvient Peter Brook (dans le programme). Plus tard, le gouvernement allait faire raser tout le township. Mais l'histoire tragique que nous conte Maphikela, celle de Philemon et de Matilda, s'y passait durant les jours plus heureux. Au début, leur amour n'a pas de limites, Philemon adore sa femme, la couvre d'amour et d'attentions les plus douces. Contempler, au réveil, sa beauté est pour lui «chaque fois le même miracle». Mais, en épousant l'homme que tout Sophiatown lui envie, Matilda, la chanteuse, a dû abandonner sa vie à elle, ses amis et surtout la musique. Alors, au moment d'accomplir les tâches ménagères, elle se réfugie dans ses rêves. Et trompe son mari. 

Quand Philemon, averti par Maphikela, surprend sa femme au lit avec un amant, ce dernier s'enfuit par la fenêtre et laisse derrière lui son costume gris sur un cintre. Philemon décide alors que ce costume, symbole de la trahison de sa femme, devra désormais partager leur vie, être traité avec les mêmes égards, la même hospitalité que n'importe quel hôte. «Il n'y aura pas de violence dans cette maison tant que tu prendras soin du costume,» avertit-il. Et Matilda est presque soulagée, «ne trouva pas la punition si grave, vue la gravité de la faute.» Mais Philemon ne connaît pas de pardon, ne laisse aucune chance de rédemption à sa femme, insiste toujours et partout - même en pleine rue - qu'elle soit affublée de ce costume ridicule. Elle tente de se racheter en devenant une ménagère parfaite, en devenant membre du club culturel, en se soumettant à tous les voeux de son mari. Mais ce dernier ne voit pas à quel point elle est malheureuse, il insiste à ce qu'elle expose sa honte en permanence, cela la tuera.

Le costume est une parabole sur l'amour, la trahison et le pardon. Qui toutefois ne tombe jamais dans la (dé)monstration, elle se borne à raconter avec les moyens du théâtre. Quand la superbe Sara Martins enfile une moitié de l'encombrant costume, qu'elle devient cet amant scandaleux qui caresse ses fesses, ses seins, l'allégorie du désir est parfaite et la scène pleine d'humour. Sotigui Kouayté, Isaac Koundé et Tony Mpoudja sont désopilants tantôt en bigotes du club culturel, tantôt en collègues de travail ou joueurs de cartes dans un des cafés de Sophiatown. Ils font vivre les scènes par leur seul art, leur seule présence d'acteurs totaux. Et à la fin, on leur croit même qu'on peut téléphoner avec un cintre rouge. Sans que cela ne paraisse ridicule, au contraire: c'est du très grand théâtre!

 

Les deux représentations de Le costume de Can Themba, dans la mise en scène de Peter Brook au Grand théâtre de la ville s'inscrivaient dans une série de spectacles sud-africiains qui y sont programmés durant tout le mois d'octobre. Ils sont tous (co)produits par le Market Theatre de Johannesburg. Les prochains seront la pièce Asinamali, de Mbongeni Nhema, ce soir, 10, ainsi que dimanche 12 et mardi 14 octobre à 20 heures; puis deux spectacles de danse de Robyn Orlin, les 18, 19, 21 et 24 octobre, toujours à 20 heures; pour les détails: www.theater-vdl.lu.

 

 

 

 

josée hansen
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