Une « production » culturelle « nationale » au service du Nation branding

Philosophie luxembourgeoise

d'Lëtzebuerger Land du 22.12.2017

En 1968, Jean Dupong (1922-2007) introduit la philosophie dans l’ESC luxembourgeois. Quelque cinquante ans plus tard et contrairement à la pratique dans les universités étrangères, notamment ibériques, la « production » philosophique luxembourgeoise n’est toujours pas exposée aux étudiant-e-s en philosophie de l’Université du Luxembourg. Pourquoi ?

I. Le problème de la « philosophie nationale »

1. Le problème d’une philosophie dite « nationale » se règle si on la conçoit comme faisant partie de la littérature, c’est-à-dire dans notre cas, de la littérature luxembourgeoise, dont elle forme un sous-groupe spécialisé, celui d’une littérature philosophique « luxembourgeoise ». Dans l’acception généralement admise, le terme « philosophie » signifie « amour de la sagesse » et se présente grosso modo comme un positionnement dialectique personnel entre les deux pôles monde et moi. Mais une philosophie « luxembourgeoise » risquerait de reposer sur un mal-entendu concernant le terme même de « philosophie luxembourgeoise » : s’agira-t-il a/ d’une philosophie « proprement nationale », ou plutôt b/ d’une philosophie « faite au Luxembourg » ? Autrement dit : Y a-t-il des exemples concrets de philosophies « proprement nationales » ?

2. C’est bien le cas, comme nous le montrent des exemples de l’histoire de la philosophie moderne, voire contemporaine. Ainsi, les Français connaissent une « épistémologie française » (se redéployant tout récemment en une « néo-épistémologie française »), portée par des penseurs comme Boutroux, Poincaré, Duhem (plus connu par le « théorème de Duhem-Quine »), Bachelard, Brunschvicg, et cetera, et qui constitue une manière spécifiquement française c’est-à-dire « nationale », d’aborder, dans la langue d’une nation particulière (la France), une discipline philosophique particulière, l’épistémologie, sous une optique et avec une mise en œuvre proprement nationales, c’est-à-dire françaises.

Cette « épistémologie française » est située au confluent de la métaphysique, de la science (mathématique, logique, physique, et cetera), et de la philosophie « spéculative ». Quant aux Américains de l’époque contemporaine, le Department of Philosophy de la University of Hawaii at Manoa, Honolulu nous présente, pour le seul semestre d’automne 2016-2017, ceci : « PHIL 320 : American Philosophy (3) − Survey of major philosophers and schools in development of American thought up to modern times... ».

II. La théorie du concept de « philosophie nationale »

3. Dans son article fondamental Sobre el concepto de « Historia de la filosofía española » y la posibilidad de una filosofía española publié en 1991, Gustavo Bueno (1924-2016), professeur athée de philosophie à l’Université d’Oviedo dans les Asturies, pense la théorie de la philosophie « nationale » en prenant en exemple la philosophie espagnole. Bueno raisonne ainsi : Pour du tout établir une « histoire » de la philosophie espagnole, il faut qu’existe déjà une philosophie espagnole fournissant la matière pour cette histoire, à savoir une philosophie résultant d’une pensée qualifiable de spécifiquement « philosophique » et formulée en une langue (pensée et écrite) qui, dans le cas de Bueno, est l’espagnol. Mais, et toujours selon Bueno, si la langue en elle-même est déjà une philosophie se manifestant dans, par exemple, les proverbes, il s’agit là quand-même plutôt d’une philosophie « au sens large ». Or, la philosophie qui intéresse Bueno est la philosophie « au sens strict » (ou « académique »).

4. Pour circonscrire celle-ci, Bueno avance un « faisceau minimal » de « prémisses » (nous simplifions) : 1. « La philosophie n’est pas une science. » 2. « La philosophie n’est pas une simple idéologie, une Weltanschauung [terme de Bueno]. » 3. « Nous entendons par philosophie au ‘sens strict’ un savoir du ‘second degré’ (comparé aux autres savoirs, parmi lesquels nous comptons les savoirs scientifiques), bien qu’elle soit une ‘activité rationnelle’ et non simplement ‘subjective’. » 4. « Quoiqu’elle ne soit pas une science au ‘sens strict’, la philosophie peut néanmoins fournir des bases neuves à l’horizon d’une nation [voir § 15]. » [...] 6. « Si en Espagne, il ne se trouve pas un Kant, un Hegel, un Heidegger, un Wittgenstein etc. comme archétypes de ‘philosophes universels’, ceci ne veut pas dire que la ‘philosophie espagnole’ soit frappée d’une débilité congénitale. Nous croyons plutôt savoir que de tels noms fonctionnent en de nombreuses occasions comme des ‘fétiches’ [terme de Bueno] et que le label qu’il convient d’attribuer à ces grands philosophes n’est pas du même gabarit que le label qu’on attribue aux grands scientifiques des sciences positives (du point de vue de la philosophie, l’importance d’un Heidegger ou d’un Wittgenstein ne peut pas se comparer à l’importance d’un Einstein ou d’un Darwin, du point de vue de la science). » 7. « Concluons : l’’Histoire de la philosophie espagnole’ comme nous [= Bueno] l’entendons veut dire : ‘Histoire de la philosophie espagnole au sens restreint et pensée en espagnol’. Et nous maintenons que la philosophie espagnole comme nous l’entendons peut exister et a existé. »

III. Une « philosophie nationale luxembourgeoise » est possible

5. Ce qui nous [= l’auteur de cet article] fait proclamer : « ...et nous maintenons que la philosophie ‘luxembourgeoise’ comme nous l’entendons peut exister, a existé et existe ! » Ceci pour le principe. Car si l’on prend les exemples français, américain, et cetera de philosophies faites sur un territoire déterminé et/ou spécifiquement nationales c’est-à-dire produites d’une manière propre à la nation en question, la réponse aux questions du § 1. sera : « Oui, tant une philosophie ‘faite au Luxembourg’ qu’une philosophie ‘nationale et luxembourgeoise’ sont parfaitement possibles, ces termes ne renfermant en eux-mêmes aucune contradiction interne. » Quant à la langue dans laquelle une telle philosophie « luxembourgeoise » se produit, nous dirons que, de même que les philosophies (ou disciplines philosophiques) nord-américaine, française, japonaise, chinoise, et cetera se font le plus normalement du monde dans la langue (ou les langues) en usage sur les territoires en question, une philosophie « nationale luxembourgeoise » faite avec les moyens luxembourgeois, voire en luxembourgeois, est non seulement possible, mais parfaitement légitime ! [voir § 13.] En effet, comme déjà avancé auparavant [§ 1.], la littérature philosophique d’un pays est bien une partie de la littérature de ce pays, une littérature certes spécialisée, mais une littérature quand même.

6. Quant à savoir s’il s’agit dans notre cas, d’une philosophie « proprement nationale » ou plutôt d’une philosophie « faite au Luxembourg », nous dirons que la philosophie « faite au Luxembourg » est une philosophie « proprement nationale », reflétant une manière de « produire du philosophique » propre à la manière de penser ou au « style » luxembourgeois (tout comme le vin cultivé sur le sol luxembourgeois est une « production » de l’œnologie « nationale luxembourgeoise ») ; et c’est ce style qu’à l’occasion nous avions qualifié comme étant celui des « 3 P » : précision, profondeur, prudence, à prendre toutefois avec les précautions d’usage c’est-à-dire sans exclusive.

Il ne s’agit donc pas dans notre cas de faire de la « grande » philosophie à la manière française, américaine, et cetera – après tout, nous ne sommes qu’un tout petit pays, mais un pays indépendant tout de même, avec notre propre histoire et notre propre manière de faire. Et s’il est clair que, dans un avenir prévisible, nous n’aurons pas de « grands » penseurs (m/f) du gabarit des Descartes, Hume, Kant, James, Wittgenstein et cetera, nous aurons d’un autre côté l’avantage de ne pas disposer de « fétiches » en la matière. Voilà pourquoi, et pour autant qu’elle restera déterminée, polie et modeste c’est-à-dire diplomatique, la philosophie luxembourgeoise « comme nous l’entendons », peut exister, a existé et existera − tout comme le football, le cyclisme, le tennis, l’industrie des fonds écolo, et cetera luxembourgeois existent et existeront... Et nous en venons au cœur de notre recherche, avec prière de faire attention − nous ne parlerons dorénavant plus que de philosophes luxembourgeois « bien de chez nous » !

IV. La philosophie « nationale » se trouve chez les penseurs luxembourgeois

7. Ainsi, pour le XIXe siècle et tout à fait par hasard, nous trouvons à la BNL le Luxembourgeois Jean-Michel Kleyr (1803-1866), prêtre à Imbringen (Amber) et docteur en philosophie, avec un faible avéré pour les sciences alors en plein essor à l’aune desquelles Kleyr mesure le savoir humain tout en démolissant l’idéalisme kantien. Un an avant son déces, Kleyr publie La philosophie et les sciences naturelles (1865), dont voici des extraits (en-ligne à la BNL) :

« ... (page 4) La science moderne, fière de ses conquêtes qui se multiplient chaque jour, rit en secret... de ces catégories ‘a priori’, par lesquelles des docteurs transcendantaux s’imaginent expliquer l’inexplicable... (12) Il nous appartient à nous moins qu’à tout autre de vouloir déprécier la valeur de l’illustre ‘École critique’ de la noble Germanie ; mais nous nous sommes souvent demandé quel surcroît ont apporté à la science les quatre catégories de la quantité, qualité, relation et modalité, l’unité métaphysique de l’âme, la métaphysique du perceptible, l’espace physique, l’espace absolu, le temps pur, le temps empirique, le temps absolument premier, la contingence des substances, les déterminations invariables, l’éternité des essences, le principe d’individualité, et cetera, et cetera... (19) On voit bien combien les sciences ont fait irruption dans la métaphysique, et combien il est nécessaire qu’une science générale comprenant à la fois les sciences naturelles et la philosophie historique, serve de fondement à une philosophie, dont les principes seraient établis ‘a posteriori’, et non exclusivement préconçus [= ‘a priori’], comme ceux de la vieille métaphysique, et seraient le résumé de toutes les lois, dont le monde offre à la fois l’expression éphémère et permanente. Que la philosophie, au lieu de flotter entre un matérialisme dégradant et un idéalisme insaisissable, se rallie de bonne foi à la science... Cherchons les causes premières, et ne nous méfions pas de la raison ; car les éclairs qui l’illuminent ne sont que les reflets de la lumière lointaine du divin. »

C’est l’édition de 1704 de Opticks d’Isaac Newton qui guide Kleyr en lui servant de conclusion : « Query 21 : ... The main Business of Natural Philosophy is to argue from Phenomena without feigning Hypotheses, and to deduce Causes from Effects, till we come to the very first Cause, which certainly is not mechanical. » Dans Notice sur M. Émile Tandel, professeur de philosophie à l’Université de Liège (en-ligne à la BNL), l’abbé Kleyr présente également le Luxembourgeois Émile Tandel (1804-1850), qui était entre autre professeur de statistique et d’économie politique à l’université de Louvain, avant d’être appelé par le gouvernement belge à l’université de Liège pour y occuper la chaire de philosophie, où il publia en 1841 son Cours de logique à l’usage de l’enseignement universitaire.

8. De son côté, le Luxemburger Lexikon – Das Großherzogtum von A-Z de Georges Hausemer (Éditions Guy Binsfeld, Luxembourg 2006, p. 132) nous présente Théophile Funck-Brentano (1830-1906). Ce médecin ultérieurement naturalisé Français, qui avait payé de sa personne en soignant pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871 les soldats blessés sur les champs de bataille lorrains, était également philosophe et sociologue, professeur à l’École libre des sciences morales et politiques et co-fondateur en 1895 du Collège libre des sciences sociales.

Parmi ses nombreux écrits d’histoire et de philosophie, quelques extraits de Introduction : Chapitre III « Du génie des grands philosophes », tirés de Les sophistes grecs et les sophistes contemporains publié à Paris en 1879 (à lire en-ligne chez gallica.fr) : « [p. 9-10] La philosophie est une science comme toutes les autres. Elle se développe de la même manière par des inductions et des expériences successives; mais tandis que les inductions des autres sciences s’arrêtent à des données précises, se fixent à des expériences limitées, les inductions de la philosophie, qui expriment les rapports entre nos jugements et les caractères de la certitude, sont sans limites dans leurs expériences... La philosophie n’est la plus simple des sciences dans ses données premières que parce qu’elle est la plus vaste dans son objet. Ses découvertes sont à la fois les plus difficiles à faire et les plus difficiles à comprendre. [...] Ce n’est qu’en poursuivant les grandes doctrines dans leurs conséquences les plus extrêmes, jusque dans leurs applications les plus excyessives, avec une logique inflexible et une sincérité à toute épreuve, que leurs expériences s’achèvent et que nous découvrons les données nécessaires à de nouveaux progrès. Tel est le sens de l’expérience philosophique. »

Le jour même de sa mort, Funck-Brentano proclama à son fils aîné et à sa belle-fille : « De tous les arts, le plus difficile est l’art de penser, mais de tous les arts le plus inconnu est de savoir mourir »...

9. Pour le XXe siècle, le même Luxemburger Lexikon mentionne deux penseurs luxembourgeois « antipodaux » qui, à eux seuls (mais à côté de beaucoup (!) d’autres attendant d’être traités en détail), représentent chacun l’une des deux positions dialectiques fondamentales « monde moi » [§ 1.] de la pensée philosophique « synthétique » au Luxembourg contemporain − par ordre alphabétique : Jules Prussen (1914-1976) et Edmond Wagner (1931-2004), issus de la « collation des grades » en tant que professeurs de philosophie (Théorie de la connaissance & Métaphysique) aux Cours supérieur respectivement au Centre universitaire du Luxembourg. Les principales œuvres de Prussen furent publiées « post mortem » : Essais et conférences (1985) ; Apologie du solipsisme (1986) ; Cours de théorie de la connaissance (1992). Celles de Wagner le furent « ante mortem » : Science et humanisme. Les conférences de la Société Teilhard de Chardin (1971) ; L’homme dans l’univers (1985) ; Science, métaphysique et théologie à l’échelle de l’évolution cosmique (1990). Voici un aperçu de leurs positions philosophiques respectives.

10. L’attitude généralement « synthétique » de Jules Prussen dans son « magnum opus » Apologie du solipsisme ré-introduit en philosophie le sujet (le moi), contre la dépersonnalisation occasionnée par la philosophie « analytique » anglo-saxonne depuis le début du XXe siècle – sauf que c’est le solipsisme d’un moi se retrouvant en esseulé à la merci tant d’un monde transcendant dans sa totalité, que de l’effort du moi pour à son tour transcender ce monde, effort qui est à la source de ce que Prussen appelle le « mal métaphysique » (au sens de Leibniz) c’est-à-dire le mal qui resterait si tous les autres maux (physique, moral) étaient éliminés.

La position prussénienne est un dérivé tant du dilemme pascalien des Pensées : « 348. Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends », que d’une re-lecture du Heidegger de Was ist Metaphysik ? : « ...So sicher wir nie das Ganze des Seienden an sich absolut erfassen, so gewiß finden wir uns doch inmitten des irgendwie im Ganzen enthüllten Seienden gestellt. Am Ende besteht ein wesenhafter Unterschied zwischen dem Erfassen des Ganzen des Seienden an sich und dem Sichbefinden inmitten des Seienden im Ganzen. Jenes ist grundsätzlich unmöglich. Dieses geschieht ständig in unserem Dasein... » D’où le « mal métaphysique » prussénien illustrable comme un appel « dialectique » monde –> moi –> monde, mal qui ne peut être « guéri » que par une soumission au monde plus fort, pour en un deuxième temps annihiler cette force par le re-placement « contemplatif » et « enjoué » du moi à l’intérieur du monde (pris comme à revers). Ainsi, de par le « jeu » du re-positionnement du moi, le « mal » se trouve transcendé en « bien métaphysique ».

11. Tout autre est le cheminement philosophique d’Edmond Wagner, qui dès les 258 pages de sa « thèse d’examen pratique » (1958) Quelques aspects du problème de la finalité chez Nicolai Hartmann et Raymond Ruyer annonce la couleur : en se plaçant d’abord du côté du monde, pour en un deuxième temps aborder la place du moi-personne, le problème métaphysique fondamental wagnérien est celui de la téléologie (« finalité ») : si la question « Le monde est-il agencé à partir de – et vers une – source de sens transcendante ? » trouve comme réponse un « oui », une deuxième question se pose : « Quelle sera la place du moi dans ce monde pour ainsi dire ‘pré-positionné’ dès le départ ? ».

Le titre de la thèse de Wagner situe le « problème de la finalité » entre Hartmann (1882-1950) – qui dès Grundzüge einer Metaphysik der Erkenntnis (1921) rejette le « Finaldeterminismus » au profit de l’infini non-dénombrable et ouvert des « Kausaldeterminismen » – et Ruyer (1902-1987), dont Le Néo-finalisme (1952) construit une « metaphysique finaliste » basée sur les sciences (physique, cybernétique, et cetera), sciences conçues comme permettant d’aboutir à une réflexion théologique contrant le mécanisme matérialiste. Ce qui permet à Wagner de transcender les données de la science en les lisant comme une voie vers un humanisme à venir trouvant sa place dans l’« évolution cosmique » selon Teilhard de Chardin (1881-1955) : « L’Univers est en constante évolution vers des degrés toujours plus hauts de complexité, de conscience et d’humanisation, le point Oméga – avec ‘la fin du Temps’ − étant à la fois cause et aboutissement de cette évolution. »

V. La philosophie luxembourgeoise sur la voie de l’enseignement universitaire ?

12. Tout ceci pour donner un premier aperçu de la richesse de la « production philosophique » luxembourgeoise, ainsi que sur la précision, la profondeur et la prudence (les « trois P ») des investigations et des réponses (et/ou non-réponses) fournies – réponses qui, cinquante ans après l’introduction de la philosophie dans l’enseignement luxembourgeois, et contrairement à ce qui se fait dans d’autres universités de par le monde, n’ont pas encore trouvé place dans le syllabus d’une Université du Luxembourg offrant un cursus philosophique conséquent et respectueux de l’histoire intellectuelle et culturelle du pays, et ce quoique, à notre avis, la « production philosophique » faite au Luxembourg se place, de par son allure « synthétique » de quête de sens, du côté de « l’essentiel » derrière les « décors » d’Albert Camus (1913-1960) dans par exemple Le Mythe de Sisyphe, 1942 : « Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme... Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève... » − déterminations de l’essentiel de la condition humaine recoupant la définition de la philosophie donnée par le Département de Philosophie de l’Université de Greifswald (2017-2018) : « Die Philosophie ist die auf das Grundsätzliche zielende Reflexion des Lebensvollzugs. Sie gestaltet Begriffe und Verfahren, deren Beherrschung notwendige Voraussetzung dafür ist, Probleme gleich welchen Inhalts erfolgreich zu bearbeiten. »

13. Comment donc faire ? En prenant tout simplement modèle sur entre autre l’Espagne de Gustavo Bueno. Voici une proposition d’étapes : 1. Mise sur pied (avec financement UE/Luxembourg) d’un « Groupe de recherche ‘Philosophie luxembourgeoise’ » à l’Université du Luxembourg ; 2. Inventaire de la « production » philosophique – généralement quelconque − sur le territoire « luxembourgeois » depuis les débuts jusqu’à nos jours (au Moyen-Âge, les empereurs « luxembourgeois » dominaient une grande partie de l’Europe jusque vers les Carpathes ! ; 3. Voir du côté de la presse (!) et de la litterature luxembourgeoises – dans beaucoup d’universités de par le globe, les rapports entre philosophie et littérature sont examinés de très près ; 4. Analyser les sources quant aux contenus proprement « philosophiques », pour le cas échéant dégager une philosophie « au sens large » de Gustavo Bueno ; 5. Faire une chronologie des sources ; 6. Dresser une « Anthologie » scientifique (« au sens strict ») des sources, en ayant soin de placer le tout dans un contexte supra-national (« européen-global ») ; 7. Mettre sur pied un cours de « Philosophie luxembourgeoise » en « Bachelor of Philosophy first year » et/ou en « Studies in Luxembourg Culture » ; 8. Encourager une « recherche en philosophie luxembourgeoise », en vue par exemple d’un « existentialisme analytique » construit sur l’identité (=) de l’essence et de l’existence sartriennes, pour dés-intentionnaliser « le néant au cœur de l’homme » ; 9. Prôner la rédaction de textes/monographies de philosophie rédigés, parmi d’autres langues, en luxembourgeois, ainsi que des volumes du type Que sais-je ? (+/- 120 pages) sur « La pensée philosophique luxembourgeoise » (dans les deux sens, « strict » et « large », c’est-à-dire culturel et littéraire) ; 10. Développer les échanges intra- et extra-nationaux en la matière par des conférences, colloques, symposiums, enquêtes, « concours philosophiques » et cetera (pourquoi ne pas organiser au Luxembourg un « Concours européen de/en philosophie » ?), en y incluant entre autres les Archives nationales, le Focuna, les Départements de Philosophie, d’Histoire et de Littératures de l’Université du Luxembourg, la BNL et les bibliothèques spécialisées comme le Cid-Femmes (pour développer la « Women’s Philosophy » selon les remarques de la philosophe américaine
Sandra Harding (1935-...) dans son article Is Gender a Variable in Conceptions of Rationality? : « Are ‘the problems of philosophy’ really human problems, or do they only reflect disproportionately what appears problematic to men ? »), le CNL, les musées et cetera ; 11. Développer des activités philosophiques « utiles » en suivant une remarque de Wittgenstein (1889-1951) dans le Tractatus Logico-Philosophicus (1918) : « 4.112 ... Die Philosophie ist keine Lehre, sondern eine Tätigkeit. » ; parmi ces activités : promouvoir la « psychanalyse existentielle » de Jean-Paul Sartre (1905-1980) telle qu’il la présente dans L’être et le néant ; introduire la « Philosophische Praxis » dans le sens de Gerd A. Achenbach (1947-...), comme « freiberufliche » « philosophische Tätigkeit » au service des « visiteurs » (m/f)...

VI. La philosophie « luxembourgeoise » apportera sa propre réponse à la « question complexe » de Nicolas Ries : « Qu’est-ce qui est proprement luxembourgeois ? »

14. En procédant de cette manière, la philosophie « nationale » « luxembourgeoise » s’alignera sur les recommandations publiées le 17 février 2017 dans le Report on the evaluation of the ‘Identités. Politiques, Sociétés, Espaces (IPSE)’ Research Unit at the University of Luxembourg [...] as commissioned by the Ministry of Higher Education and Research of Luxembourg : le « Institute of Philosophy » (qui fait partie du IPSE) est certes (p. 10) « strongly marked by German philosophical culture, with one of its key research areas being German idealism (Kant to Hegel) », quoique (p. 11) « ... the Institute of Philosophy does not seem to be as integrated in the IPSE as it could be », et ce bien que (p. 7) « a strength of the research unit is its focus on Luxembourg, which should be made even stronger » [italics CS] avec comme visée générale (ibid.) l’« improvement regarding its international visibility as a research entity » ; ou, pour relire Kant, qui dans Anthropologie in pragmatischer Hinsicht (1798) demande à l’Université de devenir l’« ...Unternehmen, die Universität zur Institution der anwendbaren Menschenkenntnis zu erheben. »

Le développement des recherches en « Philosophie luxembourgeoise » pourrait de la sorte être pleinement en accord non seulement avec la « Recommendation 6 » (p. 15) du Report sus-mentionné : « Increase the impact of Luxembourg studies beyond a regional focus to the broader European and global levels », mais également avec les moyens préconisés par les « experts » dudit « evaluation team » (ibid.) : « Hence, the expert team recommends that the IPSE increase the visibility and impact of Luxembourg studies beyond a regional focus to the broader European and global levels by showing more explicitly the contribution of the studies to the international methodological, conceptual, or theoretical debates. »

15. Ainsi, en « fournissant des bases neuves à l’horizon d’une nation » (Bueno, § 4.), la philosophie luxembourgeoise contribuera sa propre réponse à la « question complexe » de Nicolas Ries dans son essai de psychologie Le peuple luxembourgeois (1911/1920 ; p. 20-21) : « … L’ethnographie, l’histoire et la philosophie [sic !], d’autres disciplines encore et à tour de rôle, devront nous fournir des réponses à la question complexe : ‘Qu’est-ce qui est proprement luxembourgeois ?’... Il va de soi que dans le caractère d’un peuple aussi peu que dans celui d’un individu pris isolément, il ne saurait y avoir une qualité fondamentale, unique, d’où découleraient et par laquelle s’expliqueraient toutes les qualités distinctives de ce peuple... Il n’y a que l’histoire entière d’un peuple qui puisse nous donner une image fidèle des caractères constants de sa vie morale, de ceux qu’on retrouve dans toutes les manifestations de sa vie et de sa civilisation, qui viennent toujours à la surface, souvent après de longues époques de léthargie, et qui sont d’une importance capitale dans les relations internationales. »

C’est « l’histoire entière » seule qui nous sort du passé vers ce présent qui prépare notre avenir − « Le passé n’est pas tout », disait Pierre Frieden... De tout ce qui précède, deux lignes de force se dégagent déjà : 1. la conception de notre « Mischkultur » telle que vue par Batty Weber en 1909 sera sérieusement remise à jour, en allant du « local » vers le « global » ; 2. « la philosophie », comme prédit par Nicolas Ries, aura un rôle à jouer dans ce processus.

Alors se présentera pour la première fois une chance pour une philosophie « nationale » reflétant une « luxembourgeoiseté » bien campée, une philosophie qui s’établira comme une partie spécialisée de la littérature luxembourgeoise, voire internationale... Pour finir, citons Camus, encore une fois − une fois de plus : « Un monde qu’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. » Donnons des « lumières » et une place à « l’homme » ! Travaillons le « proprement luxembourgeois » !

Let’s get it done !

Carlo Sunnen, Atelier de philosophie, Luxembourg

Carlo Sunnen
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