La nuit de la cucaracha

¡ Viva la revolución !

d'Lëtzebuerger Land du 04.10.2013

C’est la rencontre improbable de deux femmes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer et que tout oppose, mais dont les destins seront inexorablement liés suite à une folle nuit de révélations, de danse et surtout de chansons (révolutionnaires !) qui fait tout basculer. Delphine (Anne Cadilhac) est une petite bourgeois fragile, abandonnée par son mari obsédé de ping-pong, pour qui elle a sacrifié toute sa vie et ses propres rêves. Désespérée, la tête dans le four et prête à en finir, elle est sauvée de justesse par Dolores (Dilia Gavarrete-Lhardit), sa voisine originaire d’Amérique du Sud et (ironiquement) employée de Gaz de France.

Dolores, qui dit avoir connu la guérilla, refuse de laisser sa voisine déprimée se morfondre sur son sort et décide de lui redonner l’envie de vivre et l’envie de se battre pour un nouveau départ dans la vie. Elle lui fait subir un entrainement militaire en plusieurs étapes abracadabrantes et la forme pour devenir une combattante révolutionnaire prête à servir « la cause ». Depuis son appartement luxueux, Delphine apprend le jargon révolutionnaire, entreprend une traversée périlleuse des eaux d’Amérique du Sud infestées de poissons carnivores, ose un saut du haut d’une falaise, affronte les vigiles du G8 armés jusqu’aux dents et apprend à confectionner une bombe artisanale, faite des balles de ping-pong qu’elle déteste tant.

Les deux femmes passeront une nuit survoltée et bien arrosée de rhum cubain, entonnant les anciens chants révolutionnaires et échangeant leurs bonheurs et leurs malheurs. Plus Dolores pousse sa nouvelle amie à penser et agir comme une révolutionnaire, plus sa propre vie bien rangée lui paraît futile. À l’aube, tout a changé : leur nuit de révolutionnaires les a rendues plus fortes, décidées à reprendre leur vie en main et à ne plus se quitter pour poursuivre enfin leur rêve commun – leur cause juste à elles : devenir des artistes.

Dès les premiers échanges, une complicité évidente s’installe entre les deux femmes. Chacune avait besoin de retrouver une cause qui vaille la peine de se battre et chacune avait besoin de l’autre pour s’en rendre compte et enfin réaliser ses rêves, renouer avec sa passion.

Les deux actrices s’amusent visiblement sur scène et incarnent leur personnage respectif jusqu’au bout, avec beaucoup de vivacité et d’humour. La tendresse et l’amitié entre elles sont palpables. Artistes brillantes aux palmarès impressionnants, Anne Cadilhac et Dilia Gavarrete-Lhardit émeuvent avec leur musique et font rire avec leur talent d’actrice. Le public est plongé dans une comédie musicale entre salsa endiablée et chants mélancoliques.

La mise en scène de Marja-Leena Junker, qu’on ne présente plus au Luxembourg, souligne le talent des artistes qui portent seules toute l’histoire, tout en rendant hommage aux chansons révolutionnaires bien connues. L’énergie des actrices donnerait presque envie d’entonner avec elles la fameuse Cucaracha, arrangée en version jazzy pour l’occasion. La pièce est construite comme un récit tout en légèreté, ponctué par des interludes musicaux et des parenthèses narratives. Le piano, magistralement joué par Anne Cadilhac, rapproche les deux personnages et les accompagne dans leur chant et à travers leurs souvenirs, presque comme s’il y avait une troisième personne sur scène.

On sort de La nuit de la cucaracha vivifié, inspiré et plein d’entrain. Finalement, nous pouvons tous mener nos petites révolutions personnelles.

La nuit de la cucaracha de Roberto Lana ; mise en scène par Marja-Leena Junker, assistée par Jean-Yves Dretzolis ; avec Anne Cadilhac et Dilia Gavarrete-Lhardit) ; lumières : Véronique Claudel, arrangements : Anne Cadilhac ; au Théâtre du Centaure ; pas d‘autres représentations prévues ; www.theatrecentaure.lu.
Nathalie Medernach
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