Art contemporain

The bats have left the bell tower

Filip Markiewicz
Photo: Christian Mosar
d'Lëtzebuerger Land du 12.10.2018

Il y avait quelque-chose comme une réminiscence des années 1990 lors du vernissage de Filip Markiewicz, au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, vendredi 28 septembre. À ses débuts, à partir de 1995, les caves du vieux casino bourgeois se remplissaient parfois de visiteurs nocturnes, qui passaient par là, plus pour le génie du lieu que pour l’exposition en soi. Car dans ces sous-sols, si toutefois on arrivait à passer le premier couloir qui faisait fonction d’entonnoir, il y avait parfois une ambiance de caveau qui se prêtait bien aux horaires nocturnes d’un Casino qui n’était pas encore « Incaos »1. Il y a une référence directe à cette époque dans l’exposition de Filip Markiewicz : il a installé un bar à bière au premier étage du bâtiment historique pour y faire servir de la « Celebration Pils » décorée d’une l’étiquette à l’effigie du comte Dracula interprété par Bela Lugosi dans la première adaptation cinématographique, en 1931, du classique de Bram Stoker.

En 1956, Bela Lugosi allait mal, héroïnomane, il avait, finalement été vampirisé par son propre personnage, le comte Dracula, à tel point que l’on se raconte qu’il s’était fait enterrer dans son costume de scène. Vingt ans plus tard, Peter Murphy chantait «Bela Lugosi’s dead…undead, undead, undead… » , hommage post-punk qui allait devenir la bande-originale de The Hunger, le premier film de Tony Scott. Catherine Deneuve et David Bowie y jouaient un couple de vampires désabusés par leur époque. Ce cumul de noms et de références décrit une partie importante du travail et de la méthode de composition de Filip Markiewicz. L’artiste puise dans une culture contemporaine populaire, tout en faisant le lien avec des textes, des évènements et des comportements qui cadencent un quotidien qui s’est emballé. Les vampires forment une partie importante de l’iconographie de Filip Markiewicz, mais le registre des figurines de la « post-truth » sont aussi présentes, que Kinski, Lugosi, et autres vampires de pacotille.

Celebration Factory au Casino prend l’apparence d’un hybride entre scène de théâtre, bar et lieu d’exposition. Cela sent le feutre de Beuys autant que le plastique de Warhol, et Filip Markiewicz assume ces références. Pas facile si l’on veut être pris au sérieux dans un monde de l’art où la citation est aussi facile et passagère que le « like » qu’elle implique sur les réseaux sociaux.

Toutefois, l’hypocrisie actuelle dont Filip Markiewicz dresse un portrait multiple et effrayant est parfois contredite dans l’exposition même. Une interview filmée de Lech Walesa fait figure d’antidote dans une constellation de nouveaux vampires politiques. L’exposition Celebration Factory se décline comme un grand garage chaotique et a réinvesti tout le premier étage du Casino en y installant une architecture brute composée d’échafaudages et de podiums en aggloméré. On y retrouve les billets de banque de la « Kapitalströmung », représentant des portraits composites de Merkel (jeune) Trump (vieux) & Deltour (post-Lux Leaks). Sur la scène historique du Casino, le petit Oscar de la Blechtrommel filmée par Schlöndorff fait éclater les tympans, côtoyé d’un néon qui signifie un « fake better » comme une pub de la « post-truth ». Dans cette partie du Gesamtkunstwerk de Filip Markiewicz se reflète le travail sur le théâtre et la scène théâtrale qu’il avait mené au Théâtre de Bâle pour une mise ne scène en juin 2017. Cette pièce, intitulée Fake Fiction, trouve son écho dans une vidéo projetée en face du Bar à vampires. Cet épisode propose une discussion absurde entre un groupe d’acteurs qui se lancent des répliques toutes faites, composites qui rappellent cette « Phrasendrescherei » qui a trouvé un nouvel exutoire sur les réseaux sociaux. Merci internet…

L’autre élément-clé de Celebration Factory est représenté par le fantôme d’Oskar Schlemmer, invoqué ici, avec l’aval de son petit-fils C. Raman Schlemmer qui a conseillé Filip Markiewicz durant son travail de préparation. Schlemmer, une icône du Bauhaus, est ramené ici dans un ensemble séculaire, empêtré dans l’actualité sordide. Ce qui intéresse Filip Markiewicz dans le travail de Schlemmer, c’est la synergie des genres. Dès l’après-guerre, Schlemmer se posait en novateur dans le contexte du Bauhaus quand il pratiquait une intégration de formes d’expression, comme le dessin, la peinture avec la danse et les arts performatifs. La scène de théâtre est transformée en un espace dans lequel la séparation des arts a disparu au profit d’une œuvre d’art totale et innovatrice pour son temps. Filip Markiewicz reprend cet aspect-là en lui infusant, non pas une esthétique abstraite de la géométrie, mais une nouvelle « Bilderflut » issue des médias contemporains. Le filtre par lequel Filip Markiewicz transforme l’iconographie changeante du quotidien est sa pratique du dessin. Le fait de redessiner et de transformer par le dessin au crayon toute une série d’images-photo ou vidéo, par exemple, contribue à la décélération d’un rythme visuel, sinon infernal. Filip Markiewicz reprend, agrandit, remixe et transforme jusqu’à rendre évidentes les contradictions entre ses dessins et les images virtuelles. On le constate, entre autres, lorsqu’il dessine des pixellisations digitales, utilisées d’habitude pour anonymiser les sujets de photos d’actualité.

Dans sa nouvelle exposition monographique, Filip Markiewicz fait renaître quelques-uns de ces faux cadavres de la culture pop du vingtième siècle. Les uns diront que ces sont des « classiques », d’autre n’y verront que de nouvelles images d’Épinal pour gothiques en fin de parcours. Mais Markiewicz réussit à en faire des pièces d’une espèce de puzzle sans fin, qui correspond à un référence qu’il cite régulièrement dans les résumés de son travail récent : la « modernité liquide »2. Ce néologisme propose l’image d’une société instable qui exige des individus une capacité d’adaptation permanente aux changements auxquels ils sont confrontés.

Dans sa Celebration Factory, Filip Markiewicz traduit ce concept par toute une série d’images, dessinées, filmées et construites, qui sont le résultat d’un remix permanent associant la surcharge postmoderne aux perversions du consumérisme. Et les références de Filip Markiewicz vont bien au-delà d’une simple iconographie pop ou post-pop, sinon que ferait le Feldhase de Dürer assis devant une vue aérienne de l’amphithéâtre romain des ruines de Palmyre. À ces références classiques se rajoutent Beuys, les iconoclasmes récents de l’État islamique, mais aussi une perception transversale de l’histoire de l’art. Une histoire en allers-retours, comme dans cette projection-vidéo, dans laquelle Filip Markiewicz donne la parole à Erna Hennicot-Schoepges ou Enrico Lunghi.

Entre vieux pneus usés, mise en scène vidéo et dessin de grand format, Filip Markiewicz utilise le texte, et les sous-titres de manière à complètement détourner la citation et ses effets. Il a un talent pour inventer de nouveaux mots-clés et nous glisser des phrases-choc, souvent en guise de titres et sous-titres. Il s’est ré-inventé une sorte de nouvelle version des Five rules for effective writing de George Orwell, qui lui permet de créer un vocabulaire hybride rendant son travail artistique reconnaissable Filip Markiewicz emprunte des bribes de phrases qui font partie de notre mémoire collective tout en jouant d’un « word-dropping » moqueur.

Né en 1980, Filip Markiewicz travaille publiquement depuis 2006, et depuis, ses installation complexes, parfois surchargées vont à l’encontre de la mode néo-conceptuelle. Pas de bouts de ficelle ramassés, ni de promenades aléatoires pour Markiewicz. Il met en place une stratégie de l’image totale. Sauf que ce concept est, chez lui, fluide. L’on peut passer du pire au plus banal, du calembour à l’oraison funèbre. Expliquer les tableaux à un lièvre mort ne se fait plus par chamanisme, mais peut-être par le disco.

Dans toute cette incertitude, cette liquidité moderne, et cette brume factice une chose est limpide : Filip Markiewicz s’impose avec cette expo monographique. Peut-être réussira-t-il à réanimer la nostalgie des caves du Casino avec sa Celebration Factory.

1 Transformation du néon sur la façade du Casino Bourgeois par Bruno Peinado en 2010

2 Zygmunt Bauman : Flüchtige Moderne, Suhrkamp, Frankfurt am Main ; 2003

Le titre de cet article est un extrait de la chanson Bela Lugosi‘s dead de Bauhaus, datant de 1979.

L’exposition Celebration Factory de Filip Markiewicz dure jusqu’au 9 décembre au Casino Luxembourg ; dans le cadre de l’exposition, Blixa Bargeld lira le 14 novembre des extraits de son livre Europa kreuz und quer. Unterwegs sein – Die ultimative Litanei au Casino et donnera un concert avec les Einstürzende Neubauten, la veille, le 13 novembre, à la Philharmonie ; www.casino-luxembourg.lu.

Christian Mosar
© 2018 d’Lëtzebuerger Land