Moteurs de recherche

Les suggestions de la discorde

d'Lëtzebuerger Land vom 14.09.2012

Lorsque Google a introduit, en septembre 2010, l’affichage automatique et par défaut de suggestions de termes de recherche dès que l’utilisateur commence à entrer son premier mot-clé, sous la dénomination « Instant Search », ses juristes imaginaient-ils le nombre de litiges qui allait en résulter ? Sans doute pas – à moins qu’ils n’aient averti les dirigeants de l’entreprise du risque encouru et que ceux-ci aient décidé que l’avantage qui en résultait pour l’utilisateur en valait la chandelle. Deux ans plus tard, le nombre de procès intentés à Google à cause de suggestions de recherche jugées diffamatoires, racistes, blasphématoires ou autres est assez impressionnant.
En analysant à la milliseconde les premiers caractères saisis par l’utilisateur et en affichant sans attendre des suggestions de recherche extraits de sa base de termes de recherche entrés par d’autres utilisateurs, Google rend incontestablement l’activité de recherche plus aisée pour l’internaute, lui permettant, surtout si sa recherche est typique, de se contenter de taper deux, trois ou quatre lettres pour parvenir à l’information recherchée.
La médaille a aussi son revers : comme ces prédictions sont elles-mêmes fondées sur les algorithmes de Google, qui analysent en temps réel les requêtes des internautes, elles reflètent ces dernières, et non pas des données avérées. Le moteur de recherche et ses suggestions instantanées offrent ainsi un instantané du « Zeitgeist » et du buzz sur le web, en y incluant tous les ragots, erreurs et vilenies qui peuvent s’y insinuer.
Ces jours-ci, c’est en Allemagne qu’Instant Search est sur la sellette : l’épouse de l’ex-président de la République fédérale Christian Wulff a traîné Google en justice, scandalisée par les suggestions peu flatteuses qui s’affichent sur l’écran des internautes allemands s’ils commencent à taper son prénom, Bettina, dans la fenêtre de recherche : « prostituierte », « escort ». À l’origine de ces rumeurs qui génèrent des recherches d’internautes, des insinuations fantaisistes d’un quotidien berlinois lancées alors que le mari de l’intéressé faisait face à des accusations sur son intégrité qui allaient déboucher sur sa destitution. L’affaire est jugée à Hambourg. Bettina Wulff n’a pas de mots assez durs pour fustiger Google.
À l’échelle globale, Google a dû donner droit aux demandes répétées des majors, excédées par les pratiques du plus fameux des sites de torrents, The Pirate Bay, en retirant les suggestions ayant trait à ce site des résultats de recherches instantanés.
En France, au printemps 2012, c’est l’appartenance supposée de personnalités à la confession israélite qui a débouché sur un procès intenté par l’Union des étudiants juifs de France. Excédé de voir que les recherches sur des personnalités affichent presque systématiquement le mot « juif » dans les suggestions instantanées, l’UEJF a assigné Google, demandant que sa liste noire des termes exclus des suggestions automatiques, comme « escroc », soit étendue aux terminologies raciales ou d’appartenances religieuses.
Autre exemple : un vénérable hôtel irlandais, le Ballymascanlon House Hotel, a exigé l’an dernier de Google qu’il intervienne pour retirer des suggestions automatiques le mot « receivership » (liquidation) qui apparaissait accolé à son nom. Google avait à l’époque répondu qu’il ne s’agissait pas de termes sélectionnés manuellement, mais de termes déjà tapés par d’autres utilisateurs.
L’existence de la liste noire mentionnée durant les échanges qui avaient suivi l’action en justice de l’UEJF montre cependant que Google ne peut se contenter de se cacher derrière cet argument – d’abord parce que son algorithme est presque toujours dans l’incapacité de distinguer ce qui relève d’authentiques recherches du « google whacking », qui consiste à bombarder le moteur de requêtes pour influencer les résultats – y compris celles fournies par Autocomplete – à ses fins. Dans le cas de Bettina Wulff, on attend avec impatience la réaction de Google. Toutefois, dans l’immédiat, la couverture médiatique additionnelle occasionnée par le procès a pour effet paradoxal d’amplifier l’incidence des suggestions que Madame Wulff voudrait faire disparaître…

Jean Lasar
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