Edenville

Danse d'une mort annoncée

d'Lëtzebuerger Land vom 12.02.2004

Inspiré par Blue (1993), le dernier film du britannique Derek Jarman, mort du sida en 1994 et icône de la revendication des droits des gays, Bernard Baumgarten a choisi de confronter un homme mûr de quarante ans à lui-même âgé de vingt ans. Les deux danseurs, Wolfgang Maas et Nicky Vanoppen, se rencontrent, s'observent et se voient évoluer tout au long d'une mise en scène remplie de codes esthétiques gay qui frisent souvent les clichés faciles. Ainsi l'apparition sur scène du protagoniste «jeune» en travesti sur fond sonore de Britney Spears est aussi stéréotypé que les «looks» des personnages aux t-shirts moulants et aux cheveux très courts.

L'émouvante réflexion rétrospective et introspective sur la vie que mène un Derek Jarman confronté à une mort certaine (le film est sorti un an avant sa mort, il se savait atteint du virus du sida depuis 1986) ne trouve pas son équivalent dans cette performance où l'esthétique est poussée à son extrême. Là où l'on entendait les pensées de l'artiste s'égrener sur un écran essentiellement bleu qui contribuait à intensifier ses propos, on retrouve une scène où le décor et les accessoires prennent soudainement trop de place. Inutilement. La perruque blonde, les t-shirts bariolés, le magic cube qui reflète les infrastructures de toute une vie, les bouteilles d'eau bleues, tous ces éléments sont porteurs de symboliques qui, au lieu d'expliquer la performance, nuisent à la portée du thème.

Le regard que porte sur sa propre vie un homme qui se sait promis à une mort prochaine, surtout lorsqu'il est homosexuel et atteint du sida, est forcément un sujet délicat. Mais alors que Jarman le traitait tout en délicatesse, avec juste sa voix en filigrane, Bernard Baumgarten en fait du baroque, sombrant même dans le pathos à plusieurs reprises. Il superpose ainsi des passages de la bande sonore de Blue à sa mise en scène, et la voix monocorde du narrateur vient surcharger des scènes déjà bondées de signification. 

Comme lorsque l'un ou l'autre des protagonistes retournent, face contre terre, les photographies alignées sur le sol qui symbolisent les relations humaines que l'homme a pu avoir tout au long de sa vie et qu'il a perdues... Ou encore le dénouement tragique de la pièce, la mort de l'homme mûr submergé au sens propre comme au sens figuré par ses souvenirs et par la maladie. Alors que tout Edenville est une chronique d'une mort annoncée, la fin aussi dramatisée est la cerise de trop sur cette forêt noire déjà chargée.

La chorégraphie comporte néanmoins quelques magnifiques passages, notamment lors des corps à corps confrontant le passé et l'avenir de cet unique personnage. Les jeux d'équilibre parfaitement rôdés entre les deux danseurs rendent très bien cette relation surnaturelle entre l'homme qui sait et celui qui saura, entre l'homme d'expérience qui veut protéger l'homme sans expérience, en vain. L'homme mûr prévoit dans ses gestes les pas de l'homme jeune, et cette relation inégale est magnifiquement interprétée. 

Certes Edenville n'est qu'inspiré par Blue, mais le manque de crédibilité de cette transposition s'explique peut-être par le fait que la chorégraphie est montée autour d'un sujet qui est devenu une sorte de leitmotiv dans la représentation gay. Derek Jarman, lui, parlait de sa propre vie et de sa propre mort. Sans en faire plus.

 

 

 

 

 

Romina Calò
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