Les effets de la pauvreté et l’impact de l’éducation sur la faculté cognitive

Une immense responsabilité

d'Lëtzebuerger Land vom 11.10.2013

Il est de nos jours largement reconnu qu’un environnement pauvre n’offre pas les mêmes chances éducatives aux enfants qu’un environnement plus riche – que ce soit lié au fait que la famille ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour fournir à l’enfant une formation scolaire adéquate ainsi que le matériel fondamental ou qu’elle n’aie pas suffisamment de temps à consacrer à l’enfant. Dans bon nombre de pays du tiers monde, l’éducation doit même faire place au travail des enfants afin de garantir la survie quotidienne des familles. Peu d’études approfondies ont toutefois été consacrées à l’influence des environnements pauvres sur le développement cognitif de l’enfant ainsi qu’aux solutions à envisager pour pallier à ces déséquilibres.

Dans le but de rendre compréhensible l’impact de l’éducation sur le développement mental, Pascale Engel de Abreu, professeur associée à l’Université du Luxembourg et docteur (PhD) en psychologie cognitive et du développement, a conduit en collaboration avec des instituts brésiliens une recherche visant à dégager l’influence de la famille par opposition à celle des systèmes scolaires sur la faculté cognitive de l’enfant. Le projet de recherche Poverty and the Mind s’aligne sur les études qui tentent de montrer que la capacité intellectuelle n’est pas prédéfinie par les gênes, mais qu’elle est quelque chose de malléable et peut ainsi être largement influencée par l’environnement dans lequel l’enfant grandit. Le but était dès lors de chercher à comprendre le fonctionnement du cerveau et les facteurs et mécanismes impactant la constitution de la faculté cognitive au lieu de prendre pour acquis qu’un comportement moins concentré et un échec scolaire sont le résultat d’une fatalité génétique non remédiable.

Contrairement aux études précédemment conduites dans ce domaine, Poverty and the Mind suivait l’ambition de prendre en compte les enfants issus de familles très pauvres. Pour cette raison, Pascale Engel de Abreu et ses collègues ont opté pour mener leurs enquêtes dans un pays qui se caractérise par un grand clivage entre population riche et population pauvre, le Brésil. Ce pays s’offre aussi comme terrain propice à la recherche à cause de son système éducatif divisé en deux par la mise en place d’écoles privées et d’écoles publiques. Alors que les enfants de familles riches et bien situées fréquentent les écoles privées, ceux des familles moins aisées, voire pauvres, sont contraints d’aller dans les écoles publiques, dont il a été montré de par le passé que, entre autres, les enseignants possèdent souvent un degré d’études inférieur à celui des enseignants privés et que l’équipement est lui-aussi d’une qualité inférieure.

L’étude se fonde sur des tests cognitifs, des questionnaires et des interviews effectués auprès de 355 enfants brésiliens, vivant dans les états de São Paulo et de Bahia et âgés entre six et huit ans, ainsi qu’auprès de leurs parents. Prenant en compte à la fois la situation socio-économique familiale et l’éducation scolaire obtenue dans les écoles privées et publiques, les chercheurs ont mis le focus sur deux facteurs primordiaux dans la réussite scolaire : le langage et les fonctions exécutives. Dans le système cognitif, les fonctions exécutives sont responsables par exemple de la compréhension du contexte et de l’adaptation, de l’anticipation des situations, du contrôle des émotions et de la planification des choses. En l’absence d’une bonne maîtrise des fonctions exécutives, les enfants peuvent souffrir d’un manque de concentration ou être impulsifs.

Quels sont alors les résultats de cette vaste analyse ? Les chercheurs ont prouvé d’un côté que la différence intellectuelle, c’est-à-dire l’assimilation du langage et des fonctions exécutives, entre enfants des écoles privées et des écoles publiques, est énorme. Cette différence ne varie cependant pas à l’intérieur des catégories salariales subordonnées aux écoles privées et publiques. Ceci montre que l’environnement et l’éducation scolaires ont une influence plus grande sur le développement cognitif des enfants que supposée auparavant. Ces résultats sont d’une importance capitale dans la mesure qu’une éducation scolaire de qualité peut atténuer les désavantages qui résultent d’un statut socio-économique défavorable de la famille.

L’hypothèse formulée par l’équipe de recherche est dès lors qu’un système scolaire adéquat et de qualité pourrait augmenter les chances de réussite scolaire des enfants qui grandissent dans des conditions défavorables. Une éducation qui prend en compte et stabilise le développement du langage et des fonctions exécutifs pourrait rompre le cercle vicieux qui définit la pauvreté. Selon les chercheurs, une collaboration des politiciens avec les scientifiques s’impose afin de créer de nouveaux programmes éducatifs ciblés et fondés sur des études de sciences cognitives. Il faudrait de plus intervenir le plus tôt possible au niveau de l’éducation scolaire des enfants, c’est-à-dire dans les crèches et les écoles préscolaires.

D’autre part, il serait important d’éduquer les enseignants eux-mêmes et de les sensibiliser au développement et aux fonctionnements du langage et des fonctions exécutives chez les enfants. L’étude a ainsi la force de démontrer le pouvoir des enseignants sur le développement cognitif et ainsi sur le futur des enfants. Elle est en conséquence un élément essentiel illustrant la responsabilité immense que l’éducation a envers la société et pouvant mener à la reconnaissance du fait qu’une éducation négligée peut avoir des conséquences néfastes sur le caractère et l’avenir des enfants.

Pour plus d’informations : http://emacs.uni.lu/people/pascale_engel_de_abreu.
Florence Thurmes
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