Traités de Rome

Le voyage en Italie d’Albert Breuer

d'Lëtzebuerger Land vom 24.03.2017

out a commencé au 2, Avenue de la Liberté, près de la Place de Metz où la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) avait installé ses bureaux. À l’âge de 24 ans, mon père, Albert Breuer, fut engagé en 1953 comme fonctionnaire auprès du Secrétariat du Conseil spécial de ministres de la Ceca. (Il avait comme numéro de matricule le 23 !) Il fut chargé de l’organisation des réunions ici au Grand-Duché où se tint la toute première session du Conseil des ministres des Affaires étrangères, plus précisément au Cercle municipal de Luxembourg-Ville. Aujourd’hui encore, mon papa est fier de raconter qu’il a eu en tout premier l’idée de servir le café en réunion, tradition bien ancrée aujourd’hui dans les mœurs institutionnelles !
Sa charge l’emmenait aussi régulièrement à Bruxelles, au château de Val-Duchesse, où les préparatifs qui allaient aboutir à la signature de Traités de Rome avançaient bon train. C’est lors de ces discussions que le texte définitif des Traités prend forme peu à peu. C’est Monsieur Breuer qui sera chargé de l’acheminement par train en Italie de tout le matériel servant à la signature prévue à Rome pour le 25 mars 1957. C’est sous sa responsabilité qu’une voiture de train scellée part de Bruxelles à destination de Rome via le Luxembourg et la Suisse.
Ce voyage ne se passe pas sans accrocs. En effet les autorités helvètes ignorent tout ou presque du projet européen, décrochent la voiture du train en pleine nuit pour la mettre sur une voie de garage. Quelle ne fut la surprise de mon père au petit matin quand il s’est rendu compte de la disparition de « son » wagon contenant tout le matériel, les machines à écrire, les machines à ronéotyper (ancêtres de nos photocopieuses modernes), projets de texte etc.
Après quelques coups de téléphone et grâce à la persévérance de mon papa, décidé de ne pas lâcher le wagon au risque de voir échouer le projet européen à cause d’une erreur commise par un douanier helvète, le train se remet en marche, avec la fameuse voiture bien accrochée cette fois !
Arrivées dans la ville éternelle, les équipes se mettent immédiatement au travail dans le Palais du Capitole car le temps presse et les modifications de dernière minute à apporter au texte dans les différentes versions linguistiques sont nombreuses. Les secrétaires travaillent jusque tard dans la nuit et laissent les stencils, sorte de matrices encrées servant à la reproduction, déposés par petits paquets ça et là, à même le parquet précieux, lui-même protégé des salissures par une bâche en plastique dans cette magnifique salle des Horace et des Curiace dont les murs sont couverts de chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne.
Un matin, à la stupéfaction de tous, les stencils ont disparu ! Interrogations, panique mais le mystère est vite résolu : le bataillon de femmes de ménage qui est passé tard dans la nuit, loin d’y détecter l’embryon de notre constitution européenne, n’a vu dans ces tas de feuilles noircies d’encre que salissures et déchets à jeter au plus vite.
Mon père se met immédiatement à la recherche du camion-poubelle municipal qui a emmené les précieux stencils et son enquête l’amène inévitablement à la décharge municipale de Rome. Entreprise vaine, hélas, comme essayer de retrouver une aiguille dans une botte de foin… Loin de se laisser démonter, Monsieur Breuer réagit en engageant sur le tas des étudiants pour assister son équipe à refaire tout le travail car n’oublions pas que nous ne sommes plus qu’à quelques jours de la signature. À l’avant-veille du grand évènement mon père entre au Capitole pour réintégrer son poste et voilà qu’il se trouve face à ses étudiants qui scandent : « sciopero ! » ; c’est-à-dire « nous faisons grève ! »
Malgré ses multiples contretemps, les Traités seront prêts le jour J. Ce qu’ignorent toutefois Messieurs Konrad Adenauer et Paul-Henri Spaak ainsi que les autres signataires au moment de la cérémonie, c’est qu’ils ont devant eux des Traités composés du préambule et de la dernière page avec au milieu rien que des pages blanches – et ils signent ! (Bien sûr on s’est rattrapé par la suite et il serait illusoire de croire que les Traités sont constitués de pages blanches.)
Voilà donc pour cette date historique que nous allons commémorer bientôt. Ce petit rappel nous fournit la preuve par l’exemple que le sens du devoir et de la responsabilité, la détermination, la persévérance sans oublier le pouvoir d’imagination dans l’adversité ont dès le début – et continueront sans  doute à l’avenir – à faire avancer cette Europe pour le bien de nous tous, à l’image de ce que Monsieur Breuer a fait tout au long de sa carrière en Européen convaincu qu’il est encore aujourd’hui.1

1 Mon père est parti à la retraite en 1994 après avoir assumé les fonctions de chef du service des conférences et chef des bâtiments chez Euratom (Communauté européenne de l’énergie atomique) de 1958 à 1967 et de régisseur d’avances au service commun d’interprétation de la Commission européenne de 1967 à 1994.

Jacqueline Breuer
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