Marché de l’art

La Tefaf, parcours personnel

d'Lëtzebuerger Land vom 24.03.2017

Quitte à se répéter, d’année en année, Maastricht et la Tefaf, foire d’art et d’antiquités, c’est l’annonce du printemps ; peu de temps avant les classiques ardennaises, où il peut quand même arriver, dans les Ardennes belges ou le Limbourg néerlandais, que le temps se gâte et que les coureurs cyclistes aient à lutter contre les flocons de neige. Rien de tel, l’autre jour, un soleil réchauffait les terres, et de toute façon, au MECC, à Maastricht, dès l’entrée, puis dans les allées de l’exposition, on se retrouve toujours en pleine floraison, débordement de fleurs, on n’insistera pas pour savoir de quels pays plus cléments elles arrivent, de quelles serres peut-être. Ne gâchons pas d’emblée le plaisir, car même sans arguments sonnants et trébuchants, il s’avère toujours des plus grands.

Passons vite également sur les chiffres, à commencer par celui de la trentième édition cette année. Ils sont impressionnants, tous, près de 300 galeristes ou marchands d’art, venus de quelque vingt pays, difficile d’estimer le nombre des œuvres, peintures, antiquités, bijoux, etc…, disons environ 30 000, impossible d’évaluer le montant des ventes, ce monde-là vit de la discrétion. Pour juste donner une idée, et l’on restera dans la peinture, dans l’art moderne, un Picabia vous coûte près de deux millions et demi d’euros, il est vrai que cette figure dansante est assez grande, en comparaison de la Sainte-Victoire, de Cézanne, 28 x 44,5 centimètres, papier dont le prix monte à quatre millions et demi.

La décision de l’European Fine Art Foundation d’essaimer aux États-Unis, à New York précisément, imitant en cela Bâle qui a choisi Miami comme pied-à-terre, ne semble pas avoir empêché les Américains de venir. Jusqu’au MoMA, qui a confié pour la vente un tableau de Dubuffet à la galerie Applicat-Prazan, et il a trouvé preneur le premier soir. Oui, les musées outre-Atlantique ne connaissent pas l’inaliénabilité, tout est bon pour rentrer de l’argent. Et la culture n’a pas grand-chose à espérer à l’avenir, avec les coupes sombres du nouveau président.

Comme ce serait injuste, dans la même galerie, de passer à côté d’un très beau Music, double même, lui et son épouse Ida à la chevelure flamboyante, à gauche, simple autoportrait à droite ; le peintre slovène, on l’admirera toujours pour ces images-là justement, et puis pour ses témoignages bouleversants, ses dessins réalisés en cachette à Dachau, repris dans la série Nous ne sommes pas les derniers, avec leurs amoncellements de cadavres.

On est dans le politique, l’art n’y échappe pas. La veille de la visite à Maastricht, les Néerlandais n’avaient pas (trop) cédé au populisme, un petit pourcentage de plus, et de quoi déjà faire pousser un soupir de soulagement à Bruxelles, à l’Europe, on se contente de peu dans des temps de rage et de fureur. De quoi saluer, au stand de la galerie Borzo, un drapeau hollandais, ils s’y sont mis à trois, Armando avec une plaque rouge en haut, Schoonhoven au milieu, du blanc fait de carton, et Henk Peeters pour la dernière partie en bleu et sa plume qui bouge ; c’est lui qui a composé le tout, vers 1990, une trentaine d’années après, triptyque bienvenu aujourd’hui.

Drapeau rood-wit-blauw donc, à 170 000 euros. Et comme nous sommes dans une foire, pour une somme modique dans les circonstances maastrichtiennes, de moins de 150 000 euros, ne résistons pas à faire notre marché (virtuel), un tiercé d’œuvres de petite taille certes, de belle et forte résonance : un dessin de Wols, chez Greve, un monoprint de Twombly, un navire de la bataille de Lepanto, chez Bastian, et une broderie, rare, en noir et blanc, de Boetti, chez Salis. Boetti et Twombly, en plus grand, ça monte vers le million.

À chacun sa façon de parcourir les allées, de s’arrêter à tels moments, de reconnaissance, de découverte. Pareille manifestation, à un tel niveau, c’est l’occasion de juger également de la concurrence entre les galeries, dans l’aménagement des stands, dans les œuvres qu’elles présentent (et d’où tirer cette pléthore des Klimt et Schiele), dans les prix qu’elles demandent, « Schule des Sehens », en premier, aurait dit Kokoschka. Et puis, au-delà de ces considérations, il peut arriver un moment qui frappe autrement, une impression qui remue, et où le prix, en l’occurrence 18 500 euros, ne joue plus. Là, cette année, ce fut une photographie, elle montre Valentine Godé-Darel, la compagne de Hodler, sur son lit de mort, avec une Übermalung d’Arnulf Rainer ; l’Autrichien a fait de cette femme une morte plus que morte, terrible memento mori, et si nous savons depuis toujours, dorénavant nous nous souviendrons, nous n’oublierons pas que nous allons mourir.

Lucien Kayser
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