Cinémasteak

Working Class Hero

d'Lëtzebuerger Land vom 24.03.2017

Dans la France des années trente, cinq ouvriers au chômage gagnent 100 000 francs à la Loterie nationale. Au lieu de partager leurs gains, ils décident de les mettre en commun pour ouvrir une guinguette en bord de Marne.

Tourné en juin 1936, sorti en salles au mois de septembre de la même année, La Belle équipe respire à pleins poumons prolétariens, l’ambiance de la grande mobilisation ouvrière qui porte le Front populaire au pouvoir à partir des législatives du 3 mai 1936 et qui l’ancre à gauche avec les grèves et les occupations d’usine du mois de juin. Les accords Matignon, les lois sur les conventions collectives, les congés payés et la semaine de 40 heures symbolisent toute une époque et signent l’entrée de la classe ouvrière dans la vie politique française. Le cinéma traduit directement le changement. De sujet politique, la classe ouvrière devient un objet culturel, et l’ouvrier, un élément de la fiction auquel le spectateur peut s’identifier. Dans le film de Duvivier, Jean Gabin joue le rôle de « Jean dit Jeannot », Charles Vanel est « Charles dit Charlot », et Raymond Aimos est « Raymond dit Tintin ». Le générique égrène les noms des acteurs pendant que la caméra se laisse aller sous la fraicheur des bois et que l’on entend la version orchestrale de la chanson interprétée plus tard par Jean Gabin dans le film : Quand on se promène au bord de l’eau. Avec le bal musette, les bords de Marne et l’argot de circonstance, La Belle équipe dessine la nouvelle géographie sociale de la France. Le jeune parti communiste a multiplié par deux son score électoral et les communes ouvrières et rouges de la banlieue ceinturent la capitale.

Lors de la sortie du film en septembre 1936, juste après le bel été du Front populaire et les cent premiers jours du gouvernement de Léon Blum, les exploitants de salle invités aux projections corporatives se montreront réticents quant au final pessimiste du film. Le producteur Arys Nissoti demanda à Duvivier et à son scénariste Charles Spaak de filmer une deuxième fin en forme de happy end. C’est cette deuxième version qui sera exploitée et qui assurera le succès du film. Paradoxalement, sa patrimonialisation repose aujourd’hui sur la projection de la première version, celle préférée et voulue par Duvivier. Elle avait été conservée pour son exploitation à l’étranger. Contrairement à ce qu’on a pu affirmer, aucun « calcul » politique ou social, n’a présidé à ce choix.

Pessimiste ou optimiste, les deux versions du film ne portaient pas sur l’échec du rêve ouvrier mais sur la capacité d’une femme à semer la discorde au sein des amitiés viriles. Comme si derrière le double maléfique de la garce – un personnage typique des films français des années trente, incarné ici par Viviane Romance – la mauvaise conscience de l’oppression de classe venait masquer l’exclusion des femmes du scrutin politique. Fabrice Montebello

La Belle équipe de Julien Duvivier (France 1936, vo, 101’) sera projeté à la Cinémathèque, place du Théâtre, le dimanche 26 mars 2017 à 20h30. La version présentée est celle voulue par Julien Duvivier, dite « pessimiste ».

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