Congés Annulés

Les vacances à la maison

Madmadmad, une tuerie
Photo: Sébastien Cuvelier
d'Lëtzebuerger Land du 02.08.2019

En ces temps de prise de conscience écologique permanente alternant entre sacs réutilisables dans la superette du coin et vidéos virales de Greta Thunberg, cette adolescente suédoise à nattes et probable future prix Nobel de la paix, les Rotondes proposent comme chaque année l’argument ultime pour sauver la planète : ne prenez pas l’autoroute du soleil direction la Camargue, oubliez l’avion pour le Club Med d’Antalya. Restez à Luxembourg, venez boire des coups sur notre terrasse et surtout enivrez-vous de musique avec le programme des Congés Annulés, quatre semaines de concerts teintés plutôt rock et électro dans une veine globalement indépendante. Si l’aspect bibitif a besoin de peu de marketing pour toucher le public, c’est une autre histoire pour sensibiliser le chaland à découvrir les musiciens conviés à se produire dans un Klub surchauffé en période de canicule.

La soirée d’ouverture cent pour cent gratuite de vendredi dernier était un bel exemple de la capacité d’attraction de ce lieu unique à Luxembourg, ayant réussi la gageure au fil des années d’attirer un public large dans un endroit devenu un exemple de réussite socio-culturelle, une sorte de mini-104 aux normes locales. L’ambiance à l’extérieur était bon enfant pendant le set des hollandais Yin Yin, sans doute le groupe parfait pour faire danser toutes les générations et les classes sociales. Les rythmes chaloupés des bataves se situent au croisement des sixties et des seventies, incorporant des influences disco, funk et rock progressif mélangées à des sonorités orientales puisées en Asie du Sud-Est. C’était tellement bien qu’on a vu des filles un peu coincées dans leur robe échancrée décider de ranger leur iPhone dans leur sac à main, se lever et venir danser devant la scène, emportées par les effluves psychédéliques. Si avec ce genre de concert gratuit et en plein air les Rotondes n’arrivent pas à attirer plus de monde aux concerts payants, c’est à désespérer.

Une fois la nuit tombée, il fallait se rendre à l’intérieur pour découvrir le trio franco-anglais (basé à Londres) Madmadmad, installé à même le sol, au centre du Klub. Une formation resserrée : une batterie, une basse, quelques synthétiseurs et percussions, le tout disposé en triangle, au milieu du public, clairsemé au départ, puis relativement bien fourni au final. Et on doute que quiconque ait pu décoller de ce concert, une véritable tuerie. Une déflagration tenant autant du post-punk que de la disco, s’aventurant dans la new wave et la techno. Une claque sonore aux relents vintage, aux cloches de vache très LCD Soundsystem, à la basse orgasmique et Motownesque, à l’énergie qu’on imagine trouver dans ces vieux groupes new yorkais des années post-punk, style Liquid Liquid, et le tout sans temps mort, pied au plancher. Madmadmad est la machine à danser ultime, un krautrock électronique au groove mutant, à la fois moderne et intemporel. Sans doute déjà un des concerts de l’été.

La soirée d’ouverture se clôturait sur les élucubrations de Rich Aucoin et sa collection pas très finaude d’hymnes pour sauter en l’air et chanter à tue-tête. La prestation scénique du Canadien n’avait quasi rien de scénique vu qu’il passa la majorité de son temps dans le public, suant des grosses gouttes, exhortant les gens à tantôt se rapprocher, tantôt s’écarter, et chanter, danser, sauter, le tout dans un joyeux capharnaüm rythmé par des extraits de vidéos tirées de films populaires ou d’innombrables archives improbables glanées sur internet, intercalées avec des messages qu’on jurerait tirés de séances de coaching pour personnes dépressives (du style : « Do what you love to do », « Believe in yourself », etc.). Une performance qui donne la banane à défaut d’être artistiquement percutante.

Dimanche soir, c’est la très attendue grande prêtresse de l’électronique française Chloé, en charge de compléter ce premier week-end des Congés Annulés, qui a mis tout le monde d’accord lors d’un live impressionnant de justesse et de tension, le tout en noir et blanc. Il y avait bien quelques paillettes jaunes et roses balancées par Rich Aucoin deux jours auparavant qui subsistaient ça et là, mais cette soirée n’avait qu’une couleur : le noir, et toutes ses nuances de gris. Le son, à la fois profond et puissant, opérait comme un cocon douillet duquel on n’aurait jamais voulu être extirpé.

Depuis maintenant une quinzaine d’années, Chloé a défini son propre style, son propre terrain de jeu, s’écartant parfois de la techno, rassemblant par moments d’autres artistes dans des créations aventureuses, lorgnant autant du côté de l’acoustique que de l’électronique. Ce dimanche, elle a montré à quel point elle avait digéré toutes ces expérimentations datant des premières heures du défunt Pulp parisien, où techno minimale, new wave et rock faisaient bon ménage. Elle a asséné le coup parfait durant un peu plus d’une heure de romantisme électro-analogique percé par une troublante voix fantomatique sur fond de basses ronronnantes et d’arpèges entêtants. Seule la Simon Pils au bar nous rappelait qu’on n’était pas à Berlin. C’était magique.

Sébastien Cuvelier
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