La nouvelle CLT gardera un « L » dans son nom

What's in a Name?

d'Lëtzebuerger Land du 13.04.2000

Le premier département gouvernemental luxembourgeois à être mis au parfum était sans doute Restena. Le Réseau téléinformatique de l'Éducation nationale et de la Recherche octroyait ainsi mercredi 4 avril l'adresse Internet www.rtlgroup.lu à CLT-Ufa. La fusion entre le groupe du Kirchberg et l'Anglais Pearson TV était annoncée deux jours plus tard après une longue nuit de négociations. Le projet présenté à Londres regroupe en fait deux événements : d'un côté, la reprise par le diffuseur CLT-Ufa du producteur Pearson TV ; de l'autre, l'introduction en Bourse de la maison-mère du groupe « luxembourgeois ».

Jusqu'à présent, le seul moyen pour les petits porteurs d'entrer dans le capital de CLT-Ufa était Audiofina. Ce holding luxembourgeois est coté à Luxembourg, Bruxelles et Paris. Il sert depuis 1974 à donner un actionnaire majoritaire stable à la CLT. Aujourd'hui, Audiofina détient, comme Bertelsmann, 49,85 pour cent du capital du groupe du Kirchberg, et est à son tour contrôlé à plus de 70 pour cent par le financier belge Albert Frère. Plutôt que de passer par les lourdes et coûteuses procédures d'une introduction en Bourse de CLT-Ufa, ses actionnaires préfèrent utiliser la cotation existante d'Audiofina. Le holding reprendra donc les différentes composantes du nouveau groupe avant d'être, en plus, coté à Londres. Comme le changement de nom de CLT-Ufa, son introduction en Bourse était en fait attendue indépendamment de la fusion avec Pearson TV.

Avec l'intégration de Pearson TV, CLT-Ufa réussit un grand bond en avant dans sa stratégie annoncée de renforcement des productions pro-pres. Celles-ci sont traditionnellement une faiblesse de la CLT. C'était, du temps de la radio, une question qui ne se posait pas dans la même mesure. Une faille que la filiale du groupe britannique Pearson plc. - Financial Times, Les Echos et autres Penguin Books - est supposée venir remplir. Pearson TV produit par année plus de dix mille heures de programmes de télévision en 35 pays et dispose en plus des droits pour quelque 17 500 heures de programmes. Parmi ses émissions phares on trouve Baywatch, Gute Zeiten, Schlechte Zeiten ou encore The Price is Right. Un partenaire parfait pour le broadcaster CLT-Ufa dans une logique qui n'est pas sans rappeler celle de la fusion AOL-Time Warner ou encore du rachat d'Endemol par l'espagnol Telefonica. 

Le savoir-faire de CLT-Ufa est en premier lieu celui de composer des programmes de radios et de télévisions généralistes pour un public le plus large possible. Le tout diffusé en clair par ondes hertziennes et financé par les revenus de publicité. Dans le jargon des nouveaux médias, on parle d'une approche « push ». Or, avec l'arrivée d'Internet à bande large - c'est-à-dire qui en plus des pages Web permettra l'accès à des images de télévision en qualité digitale - l'approche « pull », dans laquelle le consommateur choisit lui même ce qu'il veut voir et quand, risque de remettre en cause les recettes de succès de CLT-Ufa. 

Un développement, même s'il ne sera pas absolu, plutôt fâcheux pour les actionnaires du groupe qui, après quinze ans de lourds investissements dans la télévision hertzienne, espèrent enfin pouvoir encaisser. D'où l'intérêt du groupe pour la production qui permet d'une part d'encaisser l'ensemble de la valeur ajoutée entre la production d'un programme et sa diffusion, et de l'autre de devenir incontournable en tant que fournisseur de contenu, que ce soit pour la télévision gratuite ou les nouvelles technologies de diffusion.

Quelle place restera-t-il pour le Luxembourg dans le nouvel en-semble ? Un premier constat est, qu'en fait, cela n'intéresse personne. Dans les communiqués de presse diffusés vendredi dernier, CLT-Ufa se présente comme une société européenne. Le Grand-Duché n'avait même pas droit au coutumier « Luxembourg based ». Le seul Luxembourgeois identifié dans les dépêches d'agences était en fait... Albert Frère. Ce qui démontre en premier lieu que le plus important groupe de radio et de télévision européen reste mal connu au niveau international. Pour les uns, c'est la division télévision de Bertelsmann, pour les autres le pôle audiovisuel de l'empire Frère. Ce qui explique aussi pourquoi la presse d'outre-Moselle écrit que les Anglais jugent l'acronyme de Radio Télé Luxembourg, apparu dès 1966, trop allemand !

Dans la nouvelle structure, la situation s'embrouille encore un peu plus. L'actionnariat de l'ensemble CLT-Ufa-Pearson TV sera composé à trente pour cent par Bertelsmann, à trente pour cent par le Groupe Bruxelles Lambert de Frère, à 22 pour cent par Pearson plc. et à sept pour cent par le groupe Westdeutsche Allgemeine Zeitung. Le tout est compliqué par l'alliance entre Bertelsmann et WAZ (37 pour cent) et leur accord avec GBL de contrôler à 50/50 au moins 50,1 pour cent de RTL Group. Cette structure est supposée d'être en place en automne.

Les actionnaires luxembourgeois se trouveront pour leur part dans les onze pour cent du capital reparti dans le public. Il s'agit en fait des actuels actionnaires minoritaires d'Audiofina. On y trouve le couple Audiolux/Luxempart, la BCEE, la BGL ou encore les cinq Sicav dites « loi Rau ». Même ensemble, ils ne pèseront probablement pas plus de trois pour cent dans le nouveau groupe avec une tendance à la baisse lors d'une (probable) augmentation de capital du groupe après sa réorganisation. Mais c'est, en fin de compte, le seul chiffre à vraiment illustrer l'influence luxembourgeoise, ou ce qu'il en restera, dans RTL Group. 

Même si on prend en compte les liens historique de la CLT avec le Grand-Duché et ses fréquences hertziennes - dix chaînes TV du groupe sont toujours exploitées sous licences luxembourgeoises -, force est de constater que l'influence du Luxembourg et de son gouvernement sur les faits et gestes d'un groupe multinational avec plus de quatre milliards d'euros de chiffre d'affaires ne peut être très étendue. De même qu'il faut accepter que ni la CLT ni CLT-Ufa étaient vraiment des entreprises luxembourgeoises. RTL Group le sera encore moins. D'autant plus que depuis que le centre de gravité de la compagnie ne se trouve plus en France, elle suit de plus en plus les règles du business et de moins en moins celles de la diplomatie et de la politique. 

Sur les 4 739 personnes employées par le groupe fin 1998, 510 l'étaient au Grand-Duché. Les services du holding à proprement dire n'occupent qu'une bonne centaine de salariés. À première vue, le Luxembourg n'a donc en fait plus grand chose à perdre, les principales activités luxembourgeoises du groupe étant organisées - à l'exemple des services techniques regroupés dans BCE - dans des filiales ne survivant de toute façon que sur mérite propre sans pouvoir compter sur une nostalgie « luxembourgeoise » de leur maison-mère. Les programmes radio et télé en langues luxembourgeoises de RTL toutefois sont l'exception qui confirme cette règle. Une exception qui, dans les yeux du nouveau patron Didier Bellens, devrait tomber dans la catégorie « anachronisme à éliminer ». Pas vraiment une perspective rassurante vu les pertes, en 1998, de la radio (101 millions de francs) et de la télévision (161 millions de francs) produites à Luxembourg, même si les explications pour ces chiffres sont multiples. 

Au niveau du groupe, la restructuration apparaît pour l'instant comme un mélange entre opportunités et menaces pour le Grand-Duché. Faute d'un actionnaire majoritaire, la direction de RTL Group pourrait en effet bénéficier d'une véritable autonomie opérationnelle de même que le conseil d'administration pourrait enfin devenir à nouveau le véritable organe de décision du groupe. Derrière cette analyse optimiste lorgne toutefois le danger que la division en prés carrés réservés inaugurée lors de la fusion CLT-Ufa pourrait se poursuivre au détriment du site luxembourgeois. Les activités de production tomberont ainsi désormais sous la responsabilité de l'actuel patron de Pearson TV, Richard Eyre, qui travaillera à partir de Londres. Le répartition nationale de la nouvelle équipe dirigeante - un Belge, un Allemand et un Anglais - renforce certes le Luxembourg comme site « neutre », laisse toutefois ouvert s'il reste de la place au comité de direction pour un Luxembourgeois. Le patron de Bertelsmann, Thomas Middelhoff, réfléchit déjà à voix haute sur la possibilité d'établir le siège de RTL Group dans une « grande ville allemande ». Et si ses partenaires voient cette germanisation d'un mauvais oeil - où, argument peut-être plus fort, préfèrent le régime fiscal luxembourgeois -, il pourrait se contenter, par exemple, d'y délocaliser les seules activités de télévision du groupe.

Le principal moyen de contrôle du gouvernement luxembourgeois sur CLT-Ufa est le contrat de concession  signé par les deux parties. La dernière version date de janvier 1995 et vient à échéance en 2010. Déjà à l'époque, elle était négociée en position de faiblesse vu la libéralisation des médias dans les années 80 en Europe. Le contrat retient, entre autres, que le siège du groupe doit rester au Luxembourg, le président de son conseil d'administration être Luxembourgeois et son directeur général domicilié au Grand-Duché. Après la fusion CLT-Ufa, le respect de certaines dispositions devenait déjà tout relatif. Il est ainsi de notoriété publique que les deux co-directeurs généraux, Rémy Sautter et Rolf Schmidt-Holz, ne passaient guère plus d'une journée par semaine au Luxembourg. Plus inquiétant était cependant qu'ils n'étaient même pas les véritables patrons du groupe. Rôle qui revenait à Didier Bellens pour GBL et Michael Dornemann pour Bertelsmann. 

Il n'est pas encore confirmé si RTL Group va reprendre tel quel le contrat de concession. Le nouveau conseil d'administration du groupe prévoit trois  places (dont le président) sur onze pour des administrateurs « indépendants ». Le contrat de concession garantit un minimum de trois administrateurs luxembourgeois. Mais, il prévoit aussi un nom-bre de sièges entre vingt et 24 alors que le nouveau groupe ne parle plus que de onze fauteuils. 

Dans une première réaction, le gouvernement a salué la fusion se réservant toutefois le droit d'examiner l'accord dans le détail. Une chose est claire dès maintenant : le Luxembourg ne devra s'attendre ni à des cadeaux ni à de la nostalgie de la part du groupe établi d'antan dans la villa Louvigny. Si négociations il y aura, elles seront strictly business. Les sentiments nationaux jouent certes toujours un rôle, même dans une multinationale - mais seulement ceux des actionnaires.

 

Jean-Lou Siweck
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