À bloc

d'Lëtzebuerger Land du 05.01.2018

Rassurez-vous, ceci n’est pas encore un nouvel article pour essayer d’expliquer ce qu’est le blockchain et pourquoi cela va révolutionner nos vies. D’abord parce que le blockchain, c’est très simple, personne n’y comprend rien et, surtout, parce que jusqu’à preuve du contraire, on devrait encore, au moins pendant quelques années, payer son pain de ménage en euros et pas en millièmes de bitcoins. Ces lignes sont consacrées à un objet beaucoup plus basique, et tout ce qu’il y a de plus physique, low-tech mais extrêmement fiable, qui ne tombera pas en panne, indéplaçable, dépourvu de décoration, de poignée et même de nom.

À n’en pas douter, c’est le produit emblématique que nous retiendrons de l’année dernière. On les a vus tout au long de ces douze derniers mois, à la moindre braderie, devant les bâtiments publics, au marché de Noël ou à la Schueberfouer. Le titre de cette chronique fait en effet référence à un objet symptomatique de l’année 2017 : le gros bloc en béton brut, lourd, moche et gris, souvent surmonté de petits picots qui le font ressembler, de très loin, à une énorme brique de Légo. Ici, toutefois, il n’est pas question de jouer à les empiler pour construire une tour, à moins de disposer de son permis tractopelle, ce qui est assez rare chez les adeptes des jeux de construction. L’intérêt, très basique, est de répondre à une préoccupation encore plus élémentaire que le jeu chez un enfant : la sécurité. C’est le message réconfortant adressé par les pouvoirs publics aux foules qui se rassemblent encore, malgré les attentats de Londres, Paris, Barcelone ou Stockholm : vous êtes protégés, et le premier fou qui déboule au volant d’un camion de location pour vous convaincre de la puissance de son Dieu va tâter du béton.

On se souvient que l’une des premières promesses de l’année 2017 a été le mur que le président Trump avait prévu pour sécuriser la frontière avec le Mexique. Force est de reconnaître le progrès fait en un an. Le bloc est au mur ce que la passoire est à la casserole : il ne laisse pas passer les terroristes mais il n’entrave pas les flux des gentils passants. Et personne ne trouve paradoxal qu’on puisse considérer comme des objets de réconfort ces quelques tonnes de béton, parsemées le long des trottoirs, des routes et des places. Après tout, cela fait déjà plusieurs années qu’on se déshabille à moitié avant d’entrer dans un avion et qu’on trouve normal de jeter les tubes de dentifrice ou les sprays de déodorant oubliés dans nos bagages à main à l’embarquement.

Difficile de ne pas voir dans tout ceci une illustration de la théorie de la pyramide de Maslow, selon laquelle les besoins humains peuvent être classés en fonction de leur priorité décroissante. D’après ce psychologue américain du XXe siècle, devenu entretemps une star des cours d’initiation au marketing ou au management, nous aurions ainsi toujours tendance à satisfaire d’abord les besoins physiologiques (respirer, boire, dormir, manger) puis nos besoins de sécurité (être protégé), avant nos besoins d’appartenance (s’intégrer à un groupe, s’exprimer), puis nos besoins de reconnaissance (être apprécié) et, enfin, pour les plus chanceux, les besoins liés à la réalisation de soi (s’épanouir). Dans un tel modèle, on voit bien pourquoi un verre de Glühwein peut se vendre huit euros sur un marché de Noël, malgré le froid et la foule, dans la mesure où il satisfait à la fois les couches les plus fondamentales de nos besoins (boire), mais aussi les couches supérieures (participer à la magie de Noël, exprimer votre folle originalité), qui se manifesteront, par exemple, par l’immanquable selfie avec la patinoire du Knuedler en arrière-plan, publié sur Instagram dans l’espoir de recueillir des centaines de cœurs. Sauf que si le besoin de sécurité n’est pas rempli, et que vous craignez vraiment qu’un 33 tonnes se faufile entre les queues de voitures attendant désespérément qu’une place se libère au parking du Saint-Esprit pour vous transformer en victime expiatoire du djihad, vous n’allez sans doute pas risquer votre vie pour un nouveau lebkuchen « Ich liebe dich » à ajouter à votre collection. 

Et c’est là que le méga bloc de béton intervient. Plus massifs que Bruce Willis. Plus stables que les taux d’intérêts de la BCE. Ils ont déjà l’air de faire partie du paysage urbain mais, comme une publicité subliminale, ils impriment leur message rassurant dans les tréfonds de nos cortex. En 2018 encore, la civilisation sera plus forte que la barbarie, l’amour sera plus fort que la haine, l’envie de Mettwurscht et de Gromperekichelcher sera plus forte que la peur.

Cyril B.
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