Pascal Piron: Truth be told

Le nouveau pittoresque

d'Lëtzebuerger Land du 18.10.2013

En 1996 le tout nouveau Forum d’art contemporain, logé dans l’ancien Casino Bourgeois, montrait une exposition dédiée au sujet des photopeintries contemporaines. À ce moment-là, la question de la subjectivité de la peinture et de l’objectivité documentaire de la photographie semblait déjà en train d’être dépassée par les nouvelles réalités de l’image infographique. Depuis la deuxième moitié des années 1980, la photographie contemporaine était de plus en plus associée au champ de l’art actuel et trouvait son intégration aux grandes collections muséales. Jeff Wall, et bien plus tard, Andreas Gursky transformaient leurs prises de vues en tirages monumentaux. Mais cette nouvelle grandiloquence imitait aussi les formats d’une peinture qualifiée de Pompier à la fin du XIXe siècle. La relation entre peinture et photographie n’était plus vraiment mise en question, alors que Photoshop rendait toutes les manipulations possibles. Tout cela se passait dans le contexte d’une réflexion théorique qui a souvent été résumée sous le terme d’un pictorial turn.

Vers la même époque, les jeux vidéo ont subi une transformation fondamentale qui ajoutait une dimension épique et complexe aux récits a priori simples de ces logiciels. Et chaque grande narration a besoin de son décor. Cette scénographie de jeux comme Assassin’s creed ou Skyrim est faite d’un hyperréalisme tout aussi impressionnant que factice. Cette nouvelle Arcadie des jeux vidéo est à la base des peintures et des dessins que Pascal Piron expose actuellement au Cape Ettelbruck.

Depuis ses années d’études, Piron s’intéresse à la relation entre peinture et photographie, mais son point de départ est fondamentalement différent de celui des photoréalistes et autres représentants d’une nouvelle figuration qui se basaient sur une photographie encore peu considérée pendant les années 1960 et 70. Pascal Piron s’intéresse à une déconstruction de l’image pour en faire une recomposition peinte ou dessinée. Mais les images qu’il choisit ne sont plus des prises de vues photographiques. Ce sont des captures d’écran faites à partir de jeux vidéo. Les motifs sont des paysages, genre archi-classique en peinture, qui sont des vues idéalisées, mais extrêmement réalistes et spectaculaires quand elles sont présentées avec le rétro-éclairage de l’écran.

Cette idéalisation post-médiatique se base sur des clichés, mais réintroduit en même temps une fascination pour un sujet paysager qui réduit la figure humaine jusqu’à la rendre superflue. Pascal Piron reprend ces paysages enneigés, et ces images de clairières ensoleillées pour les mettre littéralement en pièces lorsqu’il sépare les couches colorées selon les ingrédients de base du système CMYK. À partir de là, il utilise une technique picturale en couche par couche, très méticuleuse, pour produire un effet de vision qui fait que les couches colorées se mélangent sur la rétine du spectateur quand celui-ci respecte une certaine distance par rapport à la nouvelle image.

Il y a dans ce techno-pointillisme une approche qui dissout les notions de vrai et de faux, d’authenticité et d’artificialité, en une peinture qui structure une réalité qui lui est propre. Les paysages que Pascal Piron emprunte aux scénographies des jeux vidéo se présentent comme de nouvelles idéalisations, mais ne sont en fait que sont des leurres, des attrape-nigauds très sophistiqués. À partir de là il est capable d’utiliser son système de représentation pour provoquer une nouvelle lecture du motif paysager. L’apparence paisible qui caractérise les images sélectionnées par Piron cache bien le fait qu’il ne s’agit là que des décors d’une violence programmée. Ce nouveau pittoresque est celui d’une reprise, celui d’un monde qui n’a plus rien à voir avec le vécu ou la biographie de l’artiste, et il y a dans cette démarche la matérialisation artistique d’un phénomène que l’on peut comparer à la mort de l’auteur décrite par Roland Barthes.

L’exposition de Pascal Piron, Truth be told, au Cape, 1, place Marie-Adelaïde à Ettelbruck dure encore jusqu’au 23 octobre ; ouvert du lundi au samedi de 14 à 20 heures ; entrée libre ; pour plus d’informations : www.cape.lu ; http://pascalpiron.com.
Christian Mosar
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